Le dernier banquet – Jonathan Grimwood –

indexJ’ai trop honte pour leur avouer qu’ils sont morts de faim dans les ruines d’une propriété dont ils ont hypothéqué jusqu’à la dernière parcelle.
— Mon frère est mort sur le champ de bataille. Ils lui ont acheté une charge dans la cavalerie. C’était son premier combat. Et son dernier. Mes parents ne s’en sont jamais remis.
— Ils sont morts de faim ?
Je hausse les épaules. Mieux vaut le chagrin que la faim.
Charles regarde Jérôme, qui hausse les épaules à son tour.
— Et ta maison ? insiste Jérôme.
— Pillée.
Un bien grand mot pour décrire la procession de paysans qui refusaient de croiser mon regard, si tant est qu’ils aient regardé dans ma direction. Ils sont arrivés en file indienne comme des fourmis et ont emporté tout ce qu’ils ont pu prendre sur leur dos. La maison, les écuries et les dépendances étaient entièrement pillées au moment de l’arrivée du Régent. Je me demande pourquoi ils n’ont pas pris le cheval. Levant les yeux, je me rends compte que tout le monde attend ma réponse, que j’aie envie de parler ou non.
— Par des paysans. Le duc d’Orléans les a fait pendre.
— Le Régent ?
— Il a trouvé mes parents morts.
— Et toi ? demande Jérôme. Où étais-tu ?
— Je mangeais des scarabées.
Voyant sa surprise, j’ajoute :
— J’avais faim. J’avais cinq ans.
Les autres élèves hochent la tête et font des commentaires discrets. L’un d’eux m’offre  même une part de gâteau, comme si j’avais encore faim.

Interview – Frank Westerman –

J’essaie de faire toutes ces choses à la fois : enquêter, réfléchir, aller chercher des histoires. Mais en définitive, ce qui importe réellement, c’est le comment. Comment vais-je raconter mon histoire ? La forme, le rythme, la cadence, la composition, le style, la séduction et la suggestion, dans et entre les lignes : c’est ce qui me tient le plus à cœur. Si ce comment est mauvais, le reste n’importe plus.

Plus haut que la mer 1 – Francesca Melandri –

CVT_Plus-haut-que-la-mer_9039Paolo se mit à enseigner à son fils à ne pas se contenter du monde tel qu’il était, à le vouloir plus juste. À lui parler du philosophe de Trèves qui avait imaginé une société dans laquelle chacun recevrait selon ses besoins, et à laquelle chacun contribuerait selon ses capacités. Un monde où un fils intelligent de paysans pourrait étudier et faire fructifier son propre talent. Tous y auraient gagné : l’individu et la société. Que peut-on vouloir de plus beau, de plus humain ? Ce serait le paradis sur terre. Sauf que maintenant, en son nom, comme déjà tant d’autres fois au cours de ce maudit siècle, son fils et ses camarades étaient en train de créer un enfer.

Un fils en or – Shilpi Somaya Gowda –

41H83FLhknL._SX210_N’oublie pas d’écrire toutes les semaines – téléphone quand tu peux – ne fais confiance à personne – sois prudent – ne touche ni à la viande ni à l’alcool – et reviens dès que possible. Anil récita silencieusement tous ces interdits que Ma lui avait répétés comme des mantras pendant des mois, avant de se rappeler qu’il serait bientôt si loin qu’il n’entendrait plus sa voix.

Oasis interdites – Ella Maillart –

indexDepuis six mois, j’ai souvent eu l’impression de me trouver sur une planète différente, et je suis, à vrai dire, comme rayée déjà du reste du monde ; ma famille, mes amis ont appris à se passer de moi ; mon éloignement, mon isolement m’ont enseigné enfin que je suis inutile à l’« ordre des choses » ! Oui, c’est certain, mais ce qui importe, c’est moi, qui vis au centre du monde. Ce moi qui n’a pas encore eu le temps d’accomplir quelque chose de valable, quelque chose qui me prolonge, me sauve du néant et satisfasse – ne serait-ce que petitement – à ce goût de l’éternel qui m’habite. Mais, pour le satisfaire, quel bizarre moyen je prends en faisant vingt-cinq kilomètres par jour pendant des mois… Une fois de plus, comme au cours des nombreuses heures vides de ce voyage, je me demande ce qui me pousse vers les quatre coins du monde ? Oui, je sais, je veux voir toujours du nouveau et je répète avec le poète : ‘Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent. Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Hôzuki – Aki Shimazaki –

index« La pensée est une prérogative de l’humain. » Je ne savais pas de qui il tenait ce cliché, mais je n’y trouvais que de l’arrogance. Je lui avais dit : « Les animaux aussi parlent, observent, réfléchissent, se souviennent, ont peur, se battent, se cachent… Ils ne vivent pas seulement par instinct, ils pourraient avoir une pensée possiblement plus sage que celle des hommes.