Et si c’était vrai… – Marc Levy –

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Je ne peux plus dire je t’aime – Jacques Higelin –

La loi du grand amour est rude 
Pour qui s’est trompé de chemin 
Je ne peux plus dire je t’aime 
Ne me demande pas pourquoi 
Toi et moi ne sommes plus les mêmes 
(Toi et moi) pourquoi l’amour vient et s’en va 
Si la solitude te pèse 
Quand le destin te mène ici 
Et qu’un ami t’a oubliée 
Tu peux toujours compter sur moi 
Et qu’un ami vienne à manquer 
Tu peux toujours compter sur moi

Les passeurs de livres de Daraya – Delphine Minoui –

Samedi 19 mars 2016. Je reviens d’un reportage à Izmir, la ville balnéaire turque d’où partent les rafiots de réfugiés syriens dont beaucoup chavirent en mer. Des centaines de morts ensevelis sous les vagues. L’autre versant de la guerre, redoutable et invisible. Ma fille, 4 ans, m’attend à Istanbul, ses petits bras tendus vers mon cœur. Moi, j’ai le cœur gros. Je sais qu’à son âge tant de gamins ont fini au fond des eaux. Comme d’habitude, Samarra veut tout savoir de mon reportage. À 4 ans, la vie est un catalogue de questions. Dans mon smartphone, je lui montre les gilets de sauvetage flanqués de la frimousse de Hello Kitty – ceux qui sont vendus pour les enfants, avant la dangereuse traversée clandestine vers la Grèce. Naturellement, je ne lui parle pas de naufrage, ni de mort. Je me contente de lui montrer son petit chat préféré. Elle sourit. Et elle me rappelle que c’est samedi, et qu’à 11 heures c’est l’heure du conte à l’Institut français. Cet instant si précieux, qui n’appartient qu’à nous deux. Nous enfilons nos manteaux, chaussons nos bottes – la météo annonce de la pluie – avant de descendre dans la rue. Sa main dans la mienne, nous arpentons les allées qui mènent à Taksim. En traversant la place, bondée, nous croisons le vendeur de simits près du vieux tramway rouge. Des touristes français font des selfies. Un visiteur iranien cherche son chemin. Des Saoudiennes drapées de noir hèlent un taxi. De l’autre côté, à l’entrée de l’avenue Istiklal, un mendiant syrien chantonne une mélodie contre quelques pièces de monnaie. À ses pieds, des pigeons picorent des miettes de pain.

Il est 10 h 57. Dans trois minutes, le conte va commencer. Au début d’Istiklal, je pose le pied sur la première marche de l’Institut. Derrière moi, la petite voix de Samarra fredonne « Quelle belle journée ! ». Sur le perron, je tends mon sac au préposé à la sécurité. Il n’a pas le temps de l’ouvrir. L’air s’est déchiré. D’une traite. Un hurlement de métal. Violent. Intrusif. Je me retourne, sonnée. L’avenue piétonne est une vague de panique. Les gens foncent tête baissée en direction de Taksim. Un troupeau affolé. L’explosion était si proche. Inattendue. À une dizaine de mètres – peut-être moins ? Je ne bouge plus, Samarra blottie contre moi. Le garde de l’Institut nous pousse vers l’intérieur. Les portes se referment derrière nous. Dehors, c’est le vacarme. Un brouhaha d’inquiétude et d’incompréhension. Le chaos sur les pavés.

Samarra me tire par la manche : « C’était quoi ? » La rassurer, à tout prix. Contourner la question. Penser à la vie, celle qu’on a pu sauver. S’accrocher au mot « espoir », celui d’un graffiti lointain. Évoquer des feux d’artifice. Et lui rappeler qu’il est 11 heures, l’heure du conte. Prendre sa petite main. Traverser le jardin qui mène à la médiathèque. Descendre les marches. Pousser la porte vitrée qui conduit aux ouvrages. En bas, personne n’a entendu la détonation. Les livres ont fait rempart. Un bunker de papier. Il est 11 h 05 et je souffle à l’oreille de Julie, la conteuse, ce qui vient de se passer en laissant échapper le mot « bombe ». Elle fronce les paupières. Se redresse. Frappe dans les mains. « Allez ! le conte va commencer. » Son sang-froid est exemplaire. Alignés sur le banc, les enfants font le silence. C’est l’heure du conte, et, aujourd’hui, c’est l’histoire d’Alfred, le chien qui pue. C’est l’heure du conte, et, dehors, les ambulances sont en furie. C’est l’heure du conte, et Alfred est un chien gourmand qui aime manger des os. C’est l’heure du conte, et les nouvelles s’affolent sur mon smartphone. Attentat confirmé. Un kamikaze. Au moins quatre morts. Des dizaines de blessés. Daech incriminé. Alfred aboie. Hurlement de sirènes. Julie raconte. Bourdonnements d’hélicoptères. Julie tourne les pages. Rires d’enfants. Alfred est un chien magique qui transforme les visages en soleil. Derrière la muraille de livres, Istanbul saigne, touchée au cœur. Les étoiles de la fiction contre les étincelles de la réalité.

Il est 11 h 45, et le conte est bientôt terminé. Et après ? Cette farouche envie de ne pas remonter à la surface, de prolonger au maximum cette parenthèse de sérénité, de rester au fond du trou pour écouter d’autres histoires. De chiens. De chats. D’escargots. De poux. Boulimie de papier. Besoin de lire tous les recueils à portée de main. Jusqu’à la nuit tombée. Y a-t-il quelqu’un, dehors, pour éteindre les sirènes ? Pour empêcher la police de hurler ? Pour dire à mon rédacteur en chef que, cette fois-ci, le reportage attendra ? Il est trop tôt pour sortir d’ici. Pour confronter les enfants à la réalité. Pour les amputer de leur droit à rêver – à espérer ! Les livres comme un écrin de réconfort. Le préposé à la sécurité a d’autres priorités. Il dit qu’il a reçu pour consigne de faire évacuer la bibliothèque. Au plus vite. Suivez-moi. Longez le mur. À la queue leu leu. Marchez jusqu’au fond du jardin. Sortez par la porte de derrière. Allez, plus vite. Et bon vent !

Il est 12 heures. À part quelques mouettes affolées, la place Taksim est un désert. Jamais elle n’a semblé si longue à traverser. Dans mes bras, Samarra glisse : « Je crois que c’est la première fois que j’entends une explosion. » Que lui répondre ? Je ne dis mot. De toute façon, le ronron des hélicoptères aurait mangé ma réplique. Cette fois-ci, elle me demande pourquoi ils encombrent le ciel. « À cause de l’orage… Tu te souviens, ce matin, quand tu as mis tes bottes ? » C’est le premier mensonge qui me vient à l’esprit. Après tout, c’est l’heure du conte.

De retour à la maison, l’envie folle de les appeler. Ahmad, Shadi, Abou el-Ezz, Omar. Leur raconter ce qui s’est passé. La violence qui nous a rapprochés. Leur dire la peur de mourir, le réconfort des ouvrages, la fiction comme évasion, le refuge de papier. Leur dire ce qu’ils savent déjà, ce qu’ils vivent chaque jour, chaque heure, chaque minute depuis maintenant trois ans. À quoi bon ? L’attentat d’Istiklal n’est qu’un fait divers comparé à l’enfer de Daraya.

Van Gogh 1 – Pierre Cabanne –

Van Gogh 1 - Pierre CabanneBen, que veux-tu, ce qui se passe en dedans cela paraît-il endehors ? Tel a un grand foyer dans son âme et personne ne vient jamais s’y chauffer, et les passants n’en aperçoivent qu’un petit peu de fumée en haut par la cheminée, et puis s’en vont leur chemin.

Maintenant voilà, que faire, entretenir ce foyer en dedans, avoir du sel en soi-même, attendre patiemment pourtant avec combien d’impatience, attendre l’heure dis-je, où quiconque voudra, viendra s’y asseoir – demeurera là, qu’en sais-je ? 

Ma bullet thérapie ! – Stella Delmas, Nathalie Lefrancq –

Mon cahier Bullet Agenda – Powa –

Personne n’a peur des gens qui sourient – Véronique Ovaldé –

Personne n’a peur des gens qui sourient – Véronique Ovaldé –

On nous répète tellement de fois que le temps joue en notre faveur quand nous vivons un deuil où une rupture brutale, eh bien, sachez qu’il y a des gens pour lesquels le deuil est infini et que s’ils choisissent de rester en vie, c’est qu’ils ont la responsabilité de quelqu’un, d’un enfant en général, mais que franchement si ce n’était pas le cas, si leur absence définitive n’allait peser que très légèrement sur les épaules de quelqu’un, si on leur laissait le choix, ils déclareraient forfait, se pendraient au fond du jardin ou passeraient toute la nuit dehors avec deux bouteilles de vodka sous le coude puis dans l’estomac alors qu’il fait moins quinze.