Les temps barbares – Bruno Dumézil et Hugues Micol –

Plus on connaît notre histoire, mieux on comprend notre époque. C’est ce qu’affirment régulièrement professeurs et chercheurs. Cet album en est la preuve éclatante ! Enfin, c’est la pensée qui m’est venue souvent au fil de ma lecture. Non seulement, on apprend beaucoup sur cette période – de la chute de Rome à Pépin le Bref, mais Bruno Dumézil, historien, ne nous fait pas mystères des points restés dans l’ombre et des différentes interprétations souvent élaborées pour servir un discours politique dans le but de flatter les gouvernants et créer une identité nationale, pour mieux rassembler ou désigner un ennemi « juré »… 
Le barbare est nécessaire. Surtout s’il appartient à un passé lointain. Les européens ont donc fait appel aux peuples du haut Moyen Âge, soit pour se trouver des ancêtres, soit pour dénoncer de supposés ennemis héréditaires. Et quand les Français ne pouvaient plus voir les Allemands en peinture, ils se sont mis à peindre les tableaux montrant les anciens Germains. C’est ainsi que le XIXe siècle, âge d’or des nationalismes, a façonné le passé… à son image !
Beaucoup d’humour dans le texte et dans les dessins de Hugues Micol qui n’enlèvent rien au sérieux de cet ouvrage, mais apportent ce petit côté jouissif qui aide à retenir et appréhender les choses. La Une de Kloser, les dossiers de l’écran… donnent tout de suite le ton à cet album !
Dans une première partie, la bande dessinée nous ouvre à cette période, déroulant la chronologie des événements et des acteurs marquants, qui ont laissé une trace plus ou moins importante, dans nos mémoires ou nos livres d’histoire. Les rois (pas si) fainéants, Dagobert, Clovis… et j’en passe et non des moindres.
L’histoire se fait avec des dates, mais aussi avec des individus : puissants ou misérables, hommes ou femmes, clercs ou laïcs… N’oublions pas les animaux, dont l’existence silencieuse influe souvent sur le fonctionnement d’une société.
Ensuite dans une seconde partie Bruno Dumézil démêle le mythe des connaissances réelles ou supposées de ces temps souvent délaissés et si mal jugés, et nous fait partager son savoir, de façon claire et simple.
l’histoire se fait aussi avec des historiens, qu’ils soient anciens ou contemporains : leurs idées, leurs projets, leurs erreurs d’interprétation, leurs mensonges, parfois, orientent la vision que nous avons d’une époque.
Merci à Babelio et aux éditions La Découverte et La Revue Dessinée pour l’envoi de ce livre, qui donne envie de découvrir les prochains tomes.

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Éternité – Philippe Nessmann et Léonard Dupond –

Un album destiné à la jeunesse, c’est-à-dire à tous, si l’on considère que dans quelques années, nous vivrons jusqu’à 100, 200 ans ! Quoique. Cela n’aura peut-être rien à voir avec la jeunesse éternelle. Devrons-nous travailler jusqu’à notre premier siècle pour pouvoir jouir d’une retraite bien méritée le siècle suivant ? Devrons-nous limiter notre descendance sur cette terre qui est déjà à bout de tout : d’espace, d’air, de ressources, d’eau… ? La sixième extinction de masse est déjà en marche. 

Ce livre nous ouvre de belle façon à la compréhension de tout ce qui entoure cette idée, ce concept d’éternité. Avec des mots simples, on touche à l’essentiel : Qu’est-ce que le temps ? A-t-il un début, une fin ? La durée d’une vie se comprend différemment suivant que nous observons celles des végétaux parfois millénaires, ou des animaux – humains ou non humains. D’ailleurs, en quoi sommes-nous, nous les humains, différents de ces proches parents, auxquels nous réservons, souvent, un triste sort ? 

La grande différence tient à à nos capacités intellectuelles : l’homme est un animal capable de réfléchir à des choses complexes, de résoudre certains problèmes avant qu’ils n’arrivent, de se projeter dans l’avenir. Avec cette conséquence : il sait que le temps passe et qu’il mourra un jour. Cette échéance n’étant guère réjouissante, il s’interroge : pourquoi vieillit-il ? Y a-t-il une vie après la mort ? Existe-t-il des moyens de prolonger la vie ? Pourrait-on devenir immortel ?  

Et l’éternité ? A-t-elle forcément à voir avec l’immortalité ? 

L’éternité est donc une durée qui n’a ni début ni fin. 

Est immortel un être qui ne meurt pas : sa vie n’aura jamais de fin. Mais cela ne signifie pas qu’elle n’a pas eu un début ! 

Serons-nous tous éternels demain ? Est-ce souhaitable ? Le transhumanisme nous permettra-t-il d’échapper à la dégénérescence et de profiter de tout ce temps, qui n’en finira pas de s’étirer ou de se dissoudre devant nous ?  Philippe Nessmann et Léonard Dupond réussissent à vulgariser des problématiques qui occupent actuellement bon nombre de scientifiques et d’investisseurs, les premiers dans un souci grisant de découverte exceptionnelle, les seconds, dans un but plus pragmatique de profit et de survivance. Merci aux éditions de la Martinière et à Babelio de m’avoir permis de découvrir cet ouvrage, qui donne autant à apprendre, qu’à s’interroger…

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4ième de couv : 

Depuis l’Antiquité, l’homme tente par tous les moyens de ne pas mourir, et ce rêve d’éternité pose mille questions, entre sciences, histoire et philosophie.
Qu’est-ce que le temps ? Peut-on faire revivre des espèces disparues ? Y a-t-il quelque chose après la mort ? Comment les animaux donnent-ils des pistes aux chercheurs pour améliorer l’espérance de vie humaine ? Est-ce raisonnable de vivre au-delà de 100 ans ?
De la momie égyptienne à l’homme bionique, un fabuleux ouvrage aux illustrations uniques pour s’approcher un peu plus de l’immortalité !

Le deuil de la mélancolie – Michel Onfray –

Le deuil de la mélancolie - Michel Onfray - Michel Onfray a écrit le contenu de ce livre  « à chaud » avec son iPhone, sur son lit d’hôpital. Il a fait le choix de ne rien retoucher de ce qu’il a inscrit, pensé à ces instants. Il relate son AVC et comment plusieurs médecins et spécialistes sont passés « à côté », la vie sauve qu’il doit à la notoriété qui aide à passer des examens décisifs dans la journée alors que pour tout un chacun il faut se résoudre à attendre plusieurs jours. On ne les a pas toujours.

Dans un premier temps, je l’ai trouvé vraiment sévère avec le corps médical (nous connaissons tous la situation de l’hôpital public. Qui n’a pas dans sa famille, ses connaissances, un infirmier, une anesthésiste, ou tout autre spécialiste qui nous en raconte « de bonnes », souvent à la limite de l’invraisemblable ?). On réclame l’indulgence. Mais quand cela nous concerne, ce n’est pas tout aussi simple. Alors, réflexion faite, je comprends sa colère : ce n’est pas tant l’erreur de diagnostic qui le fait bondir, mais le fait que les médecins concernés n’aient pas accepté s’être trompés. Beaucoup de vanité dans les réponses qui lui ont été faites. Je vous laisse juge.

Cet AVC il en connait la cause. La mort de sa compagne Marie-Claude. Ses réflexions m’ont beaucoup touchée. Il n’y a plus de philosophe, plus d’homme de lettres, prompt à analyser, décortiquer pour penser et agir. Il n’y a qu’un homme qui souffre, qui ploie sous le chagrin, l’incompréhension et le déni…

Ce qu’il dit, toute personne confrontée à la maladie et la mort l’a vécu ; je n’aurais pas pensé qu’il soit, lui aussi, confronté à l’éloignement des proches et amis. J’imaginais bêtement que la notoriété avait cet avantage de se sentir entouré. Oui, mais que pour le bon. Pas pour tout le reste…
Sommes-nous si peu à avoir le courage de tenir une dernière fois la main d’un ami qui s’en va, d’accompagner celui ou celle qui reste seul, écrasé par le désespoir et la tristesse ? Pourquoi si peu pleurent avec nous ? Une constante de la nature humaine, sans doute…

Le deuil de la mélancolie, c’est de savoir vivre après. Mais pas que.

Vivre n’est pas prendre soin de soi, ce qui est une affaire d’infirmerie ou d’hospice et relève d’une morale de dispensaire : vivre c’est prendre soin de ceux qu’on aime…

Vivre en étant à la hauteur de ce qu’elle fut : un modèle de rectitude, de droiture, de justesse et de justice, de générosité, de bienveillance et de douceur, de force discrète et de courage modeste. J’avais eu mon père comme premier modèle d’héroïsme simple et réservé ; j’ai eu Marie-Claude comme second modèle pendant presque 37 ans. C’est déjà une grande chance, une immense chance. Merci pour ce cadeau. Je te suivrai un temps, mais l’éternité du néant nous réunira.

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4ième de couv :

J’ai subi un infarctus quand je n’avais pas encore trente ans, un AVC quelque temps plus tard, puis un deuxième en janvier 2018. Nietzsche a raison de dire que toute pensée est la confession d’un corps, son autobiographie. Que me dit le mien avec ce foudroiement qui porte avec lui un peu de ma mort ?
La disparition de ma compagne cinq ans en amont de ce récent creusement dans mon cerveau, qui emporte avec lui un quart de mon champ visuel, transforme mon corps en un lieu de deuil.  » Faire son deuil  » est une expression stupide, car c’est le deuil qui nous fait.
Comment le deuil nous fait-il ? En travaillant un corps pour lequel il s’agit de tenir ou de mourir. Un lustre de mélancolie ou de chagrin porte avec lui ses fleurs du mal.
Ce texte est la description du deuil qui me constitue. Faute d’avoir réussi son coup, la mort devra attendre. Combien de temps ? Dieu seul (qui n’existe pas) sait… Pour l’heure, la vie gagne. Ce livre est un manifeste vitaliste.

Utopies réalistes – Rutger Bregman –

index– Tu y crois à ça ?

– A quoi ?

– Bah, à ton bouquin-là ! Tu crois que c’est possible : le revenu universel, l’indice de bien être économique durable, le partage du travail…?

– C’est réalisable et cela a été réalisé dans certains pays à titre d’expérimentation ou de façon durable. Les résultats sont sans appel : non seulement la situation personnelle des gens s’en est trouvée grandement améliorée mais cela a été créateur de richesses pour la société entière. Et pour un coût moindre que toutes les politiques sociales existantes.

– J’ai pas tout lu, mais j’ai parcouru, ça a l’air de se tenir. Mais il reste un problème essentiel dans cette idée humaniste : Si on donne aux pauvres le moyen de subvenir à leurs besoins élémentaires, qui ira faire les boulots pourris auxquels la précarité les contraint ? Tu crois qu’ils iront tous demain ramasser nos poubelles et nos merdes ? Tu crois qu’ils iront pointés à l’usine pour souder, découper, assembler toujours les mêmes choses dans le bruit et des cadences infernales ? Et je ne te parle même pas de ce qui se passe ailleurs, tous ces pays qui fabriquent nos fringues, nos iPhones et tous ces gadgets qu’on nous vend un fric dingue alors qu’on paye des ouvriers-esclaves une misère pour les réaliser dans des conditions sanitaires exécrables.

– Bien sûr que non ! C’est évident ! Toi comme moi savons bien qu’on échangerait jamais nos jobs pour un de ceux-là. Mais, posons le problème autrement : Demain, personne n’est plus contraint par la nécessité à exercer une activité qu’il n’a pas choisie, un boulot de merde pour parler clairement. Et entre nous, il y a aussi beaucoup de boulots à la con en haut de la pyramide et avec des salaires confortables à la clef. Combien d’ingénieurs ou de cadres sup’, qui exploitent ou empoisonnent le monde, partent avec leur pécule pour cultiver du bio en Ardèche et regarder pousser leurs mômes ? Enfin, c’est encore un autre problème… Je reprends là où j’en étais : Demain, on ne trouve plus personne pour faire ces boulots. Que se passera-t-il ?

1Utopies réalistes  - Rutger Bregman - ) On fera le tri rapidement entre les activités réellement nécessaires et utiles à  notre société et celles qui ne le sont pas.

2) On sera dans l’obligation de rendre attractives les activités nécessaires à nos besoins fondamentaux. Peut-être tout simplement en faisant enfin coïncider le montant des salaires avec les véritables valeurs ? Nettoyer les rues, ramasser les poubelles, nourrir le monde sainement, éduquer la jeunesse, soigner et assurer la protection et la garantie des libertés de chacun (et non plus seulement des biens), … la liste est longue. Tous ces métiers devront être rétribués à la hauteur du service rendu à la collectivité. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Si demain, il est plus rémunérateur de recycler les déchets, d’enseigner ou de soigner que de courir après un ballon ou de fermer une entreprise pour augmenter le profit de ses actionnaires, les volontaires se bousculeront au portillon. Et non pas seulement pour le salaire, mais aussi parce que tous ces métiers dépréciés et méprisés aujourd’hui seront porteurs de valeurs et de reconnaissance…

– ça y est, Liza, tu recommences avec les Bisounours. Tu crois réellement que nos politiques, culs et chemises avec les sbires de la finance, véritables dirigeants et décideurs de ce monde, laisseront faire cela ?

– Bien sûr que non, ils ne nous laisseront pas faire ! Cela fait des années que nos politiques ont enterré le Bien Commun sans fleur ni couronne et qu’ils nous engluent petit à petit dans un système qui nous contraint à l’acceptation, tu sais le TINA de Thatcher ! There is no alternative ! Ce bouquin, comme tu dis, il nous en donne des alternatives et des pistes pour y arriver. Rutger Bregman nous prouve qu’une autre réalité peut être possible. Il suffit peut-être seulement de la vouloir et de s’organiser pour la faire advenir ?

Si nous voulons changer le monde, il nous faut être irréalistes, déraisonnables et impossibles. Rappeler-vous : ceux qui appelaient à l’abolition de l’esclavage, au droit de vote des femmes et au mariage pour tous, eux aussi étaient traités de fous. Jusqu’à ce que l’histoire leur donne raison.

– A qui l’histoire donnera-t-elle raison, Liza ?

– Commence par lire ce livre et on en reparle juste après…

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4ième de couv :

Ouvrir grand les frontières, une semaine de travail de quinze heures, le revenu de base universel… Des idées naïves et dépassées ou bien la force de l’utopie renouvelée ? Résolument anti-décliniste, Utopies réalistes tombe à pic et nous explique comment construire un monde idéal aujourd’hui et ne pas désespérer ! D’une ville canadienne qui a totalement éradiqué la pauvreté à l’histoire d’un revenu de base pour des millions d’Américains sous Richard Nixon, Rutger Bregman nous emmène dans un voyage à travers l’histoire, et, au-delà des divisions traditionnelles gauche-droite, il défend des idées qui s’imposent par la force même de l’exemple et le sérieux de la démarche historique. Tout progrès de la civilisation – des débuts de la démocratie à la fin de l’esclavage – fut d’abord considéré comme un fantasme de doux rêveurs.

Le sillon – Valérie Manteau –

Agos - pour Idil - 20/11 : Midi. Il est dans ma boîte aux lettres. Très vite dans mes mains. Je picore plus que je ne mange et commence à lire : Istanbul, la place Taksim, le parc Gezi, Recep Erdogan et la démocratie étouffée dans la violence, la guerre, les réfugiés à la frontière… je pars travailler sur ces derniers mots les turcs, les Kurdes, les Syriens, les travailleurs pseudo-humanitaires, ils peuvent tous crever dans leur croissant fertile de merde : cette terre est maudite, sauve qui peut.
Mais pour aller où, Sara ?

22h00 : Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais je le reprends et continue à lire. Que peut-on faire pour la liberté, pour l’art, pour l’amour ? C’est une question simple, non. Je suis les pas de Valérie Manteau, son style me surprend. Je bute sur les phrases, ne sais pas toujours qui parle, je repars en arrière, reprend ma lecture, j’essaie de ne pas les perdre, ces petites voix qui s’entremêlent, s’entrechoquent. Et puis, très vite, c’est là ! Ce rythme, cette respiration. Je marche maintenant côte à côte avec elle. Nous partageons la même foulée, dans les rues d’Istanbul qui nous conduisent au Muz, dans les escaliers qui mènent à son appartement, celui de son amant turc.

Le sillon - Valérie Manteau -

Je ne sais toujours pas comment prononcer Hrant. Des phrases de lui, tracées dans de la terre pigmentée d’Anatolie. Je l’imagine, cette femme, mouvements amples et lents, la tête haute, déterminée à ne rien lâcher. Car céder, c’est mourir encore un peu…
Je m’arrête sur l’origine d’un slogan politique que j’exècre « Tu l’aimes ou tu la quittes ». De quelle tombe crois-tu que Sarkozy a exhumé ce refrain ? Et c’est déjà le petit matin. Je m’endors en colère…

21/11 : Quelques pages au petit déjeuner avant d’aller bosser. Et ce repas entre collègues à midi, où je leur parle de Sarko, du slogan, du karcher… et tout le monde s’en fout ! L’indifférence, c’est ce qui nous perdra. Tous !
Rentrée tard ce soir, mais pas prête à le lâcher, je reprends le sillon. Tu vas écrire sur Hrant alors ? (…) Si tu veux mon avis (je fais non de la tête) tu n’as pas besoin de ce détour pour comprendre ce qui nous arrive, tu pourrais aussi bien le voir directement. Au lieu de quoi tu ajoutes des écrans de morts aux vivants pour te planquer, tu n’iras nulle part avec tous ces boulets au pied. Mais précisément, je dis, je ne veux aller nulle part. Je reste ici.

Je reste aussi. Bien planquée dans ma petite vie… mais je te suis. Ton indignation est la mienne : Anna, cette petite robe jaune fluo. Je la porte aussi, elle gonfle et gronde. il gueule d’un coup très fort, fous le camp maintenant, tu ne comprends rien et tu ne nous aides pas.
Comprendre, j’essaie. Mais c’est pas simple, vu d’ici. Merci à toi, Valérie, de me parler de là-bas, comme personne encore ne l’a fait…

Le sillon - Valérie Manteau - 22/11 : Mais pourquoi tu vas raconter tout ça ? Tu écris comme on appelle un soir de panique face au drame – cette liberté qu’on emprisonne, ces vies qu’on écrase – lucide et claire, pour que je puisse comprendre, attraper cette main tendue, mais avec cette voix saccadée du souffle coupé. L’émotion. Valérie, tes phrases sont des respirations. Une urgence de dire et de donner à entendre. Mais que nous sert d’entendre si nous ne savons pas écouter ?
Je veux retenir tous ces noms, ces anonymes, ces écrivains, ces journalistes, qui résistent et tremblent. Asli et tous les autres…
J’arrive sur les dernières pages.

Ne plus pouvoir lire
La gorge serrée
Mais continuer à écrire

23/11 :

Hrant Dink. Mort assassiné par balle le 19 janvier 2007 devant son journal, Agos, à Osmanbey, quartier animé de la rive européenne d’Istanbul. Abattu par un jeune nationaliste de dix-sept ans qui a voulu débarrasser le pays de cet insolent Arménien, « l’ennemi des Turcs ».

Les mots suffoquent-ils
encore sur le papier froissé ?

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4ième de couv :

 » Je rêve de chats qui tombent des rambardes, d’adolescents aux yeux brillants qui surgissent au coin de la rue et tirent en pleine tête, de glissements de terrain emportant tout Cihangir dans le Bosphore, de ballerines funambules aux pieds cisaillés, je rêve que je marche sur les tuiles
des toits d’Istanbul et qu’elles glissent et se décrochent. Mais toujours ta main me rattrape, juste au moment où je me réveille en plein vertige, les poings fermés, agrippée aux draps ; même si de plus en plus souvent au réveil tu n’es plus là.  »

Récit d’une femme partie rejoindre son amant à Istanbul, Le Sillon est, après Calme et tranquille (Le Tripode, 2016), le deuxième roman de Valérie Manteau.
Prix Renaudot 2018

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre –

Couleurs de l'incendie - Pierre Lemaitre -Il y a des livres qu’on dévore comme de jolies noix de cajou bien dorées et salées à point : quand on commence à y gouter, c’est foutu ! On ne peut plus s’arrêter. Alors quelle impatience à l’idée qu’il va me falloir attendre que Pierre Lemaitre pose un point final à son histoire. Et quelle frustration également à l’idée qu’il en mette finalement un !

Faudrait savoir ce que je veux ? Les deux votre honneur. Et ça, c’est irréalisable. Mais laissez-moi y croire quand même un peu…

En attendant, vous dire à quel point j’avais peur d’être déçue par cette « suite », moi qui ai mis si longtemps à ouvrir Couleurs de l’incendie, la tête encore emplie du si beau film d’Albert Dupontel. D’ailleurs, il m’a poursuivit, ce film, tout au long de ma lecture. Le visage de Madeleine,  Dupré qui prenait rapidement les traits de Dupontel et cette si fantasque Solange pour qui je redoutais (et espérais en secret) qu’il nous découvre une actrice au physique de Castafiore avec une voix à faire trembler tous les murs, digne d’une Montserrat Caballé. Et je ne vous parlerai pas de Léonce et de l’extraordinaire Vladi… S’en emparera-t-il de cet incendie aux couleurs d’une époque dont les relents remontent à la surface de notre XXIième siècle, de plus en plus souvent, de plus en plus prenants ?

Couleurs de l’incendie réunit tout ce que j’aime lire :
– une histoire qui tient la route et redouble d’intérêt au fur et à mesure qu’on tourne les pages ;
– une galerie de personnages phénoménaux, pas seulement hauts en couleurs, certains sont tout en retenue et pudeur ;
– un décor posé, sans longueurs et insistance, où l’on entre tout de suite et se pose ;
– une prégnance de l’Histoire, qui donne une consistance et un éclairage fort à certaines scènes, pour ne citer que celle-ci :

Le silence vint. La salle était muette. Solange ferma les yeux et se mit à chanter, a capella de nouveau, Meine Freiheit, meine Selle (Ma liberté, mon âme) de Lorentz Freudiger, pièce qui devait être noyée dans le programme, mais dont elle faisait la véritable ouverture de son récital.
Solange chantait Ich wurde mit dir geboren (je suis née avec toi) les yeux fermés.
Une minute s’écoula puis le chancelier se leva, tout le monde se leva, Solange chantait toujours Ich will mit dir sterben (Je mourrai avec toi).
Paul pleurait d’émotion dans la coulisse, les officiels quittèrent les loges, aussitôt tout le monde fit mouvement.
Solange chantait encore Morgen werden wir zusammen sterben (Demain, nous mourrons ensemble).
La salle se vida, les musiciens se levèrent, fracas d’instruments, la voix de Solange fut couverte par les cris, les huées… Il ne resta qu’une trentaine de personnes éparses dans la salle. Qui étaient-elles, on ne le sut jamais. Elles étaient debout et applaudissaient. Alors le théâtre plongea dans le noir absolu et retentit un rire immense, celui de Solange Gallinato, un rire qui était encore de la musique.

Un livre qui est encore une réussite. Et dont au final, je ne vous dis pas grand chose. Juste vous faire partager ce que j’en ai pensé et vous donner l’envie de l’ouvrir. Le reste ne m’appartient plus…

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4ième de couv :

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.

Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre.

Mistral perdu ou les événements – Isabelle Monnin –

51XMEijdf+L._SX195_C’est un livre que j’aurai aimé lire, le soir, la tête sous les couvertures à la lumière d’une lampe de poche, comme quand j’étais môme et que je bravais le couvre-feu parental en m’étourdissant la tête et me brûlant les yeux aux mots chéris et adorés des auteurs des bibliothèques rose ou verte.

Tout est écrit, partout sous les choses, ne reste qu’à fouiller, gratter le sol, écorcher les roches pour mettre les phrases au jour.

C’est un livre que j’aurai aimé lire ta main dans la mienne, vautrées sur le vieux canap’ du salon des parents, en boulottant des réglisses et des boules coco, te faisant la lecture, sœurette, comme quand nous étions mômes.

Être à ses côtés c’est se chauffer à une force mystérieuse, peut-être tellurique. On dirait qu’elle a trouvé le secret de la vie, ça irradie d’elle entière, je voudrais m’y frotter comme à une lampe magique, qu’elle me prête un peu de son fluide, qu’elle me maquille les yeux et la bouche.

C’est un livre que j’aurai aimé lire à mes mômes à moi, au coin du feu dans la pénombre, tous blottis dans de vieux plaids en tricot, pour leur dire notre enfance. Pour leur dire qu’on n’y est pour rien, qu’on n’a rien vu venir, qu’on y croyait tellement à ce pour quoi on s’est battu, ce pour quoi on n’en finissait pas de chanter, de gueuler, d’user nos clarks et nos kickers bi-color sur ces pavés bien recouverts de béton, au cas où il nous serait venu des idées… 

Ce serait lire, à l’encre sympathique d’un stylo vendu avec Pif gadget, le récit de la dégringolade d’une génération qui s’était crue effrontée et se découvre désarmée.

J’aurai aimé lire ce livre avec dans les oreilles la voix rocailleuse du chanteur énervant, le poing levé en chantant avec lui « J’ai chanté dix fois, cent fois, J’ai hurlé pendant des mois, J’ai crié sur tous les toits, Ce que je pensais de toi ; Société, société, Tu m’auras pas. »
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J’ai lu ce livre, les larmes aux yeux, le cœur ouvert au bonheur et à la nostalgie. Et la tête haute. J’ai lu ce livre sans arrêter de penser à elles – Isabelle et sa sœur adorée qui te ressemble tellement – à son petit son doux son roi du monde, aux événements passés et présents du monde, à notre sidération berceau de notre passivité.

J’avance, mais mes poches sont pleines de cailloux.

Est-ce qu’il faut être né dans les années 70 ? Est-ce qu’il faut avoir été « une moitié des filles » ? Est-ce qu’il faut avoir défilé et cru à toutes ces conneries chimères de droits, d’égalité et de liberté ?
Non, je ne pense pas.
Il faut le lire c’est tout.

Tout le reste n’est pas que Littérature !

J’ai ri, tu as entendu ? Un vrai rire de bon cœur, on disait ça, ils étaient nos préférés. Tu l’as entendu ce rire ? Beau, puissant, musclé par tout le chagrin porté. Tu as vu comme il a inondé mes joues et mon cœur et mes bras ? Il a des notes de toi, je les ai reconnues, si c’est là que tu te caches je veux l’entendre toujours.

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4ième de couv :

C’est une histoire intime, la jeunesse lumineuse de deux sœurs nées dans les années 1970 ; et puis la tragédie obscurcit tout.
C’est une promenade sur les sentiers de la vie d’une femme, traversés par l’époque, les rêves et ces chagrins inconsolables qui nous font pourtant grandir.
Récit à la beauté vibrante, Mistral perdu recueille les traces des événements personnels et collectifs qui nous percutent à jamais.

Un fils en or – Shilpi Somaya Gowda –

41H83FLhknL._SX210_J’aime lire sur l’Inde, ce pays tellement hétéroclite, toujours ancré dans des traditions millénaires – pour le meilleur et pour le pire – et si vivement happé par la modernité, que les récits qui en ressortent, s’avèrent souvent passionnants. C’est le cas pour Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, que j’ai eu énormément plaisir à lire.

Anil, un jeune fils de famille aisée, part aux États-Unis poursuivre sa formation de médecin. On découvre dans une première partie, sa vie en Inde, ses amitiés et son amour pour Leena, jeune fille d’une caste inférieure, ainsi que son désir de satisfaire les ambitions de son père, d’être à la hauteur de ce grand-homme.

Et puis arrive sa vie et son apprentissage aux États-Unis, et c’est un autre monde qui s’ouvre…

Dans ce livre, beaucoup de thèmes abordés, qui ne sont pas forcément l’apanage de l’Inde :

– le poids des traditions ;
– la difficulté de l’exil, même s’il est choisi, et ce sentiment de ne se sentir pleinement chez soi, à sa place, ni ici ni là-bas ;
– cette difficulté qui résulte de l’intégration en soi de deux cultures différentes – la manière dont elles arrivent, ou pas, à s’accorder… ;

à mesure que les années passaient, il sentait s’agrandir la distance entre les deux mondes où il vivait, et son pays d’adoption lui manquait autant que celui qu’il quittait. Ce serait toujours ainsi, il l’avait compris, toujours ce tiraillement entre la terre qui l’avait vu naître et celle qu’il avait choisie.

– A capacités égales, le destin des femmes et des hommes n’a rien de comparable : Leena a un avenir tout tracé qui est dicté par ses origines, son sexe et sa caste, peu importe l’intelligence et les prédispositions à l’étude qui la rendent bien souvent supérieure à bon nombre d’autres garçons de son âge… ;
– l’avenir réservée aux femmes : mariage arrangé, quotidien planifié, … répondant à une organisation millénaire des rapports homme/femme. Et parfois, cette petite bouffée d’espoir qui fait que certaines – souvent celles qui ont la chance de naître dans une caste privilégiée – arrivent à réaliser leurs rêves… Ce sera notamment le cas de la sœur d’Anil, Piya, passionnée par la médecine traditionnelle indienne ;
– le racisme et l’intolérance et leur déchaînement de violence. Ici ou ailleurs, aux États-Unis et partout où se trouve l’Étranger… ;
– la différence entre ces deux pays sur la manière dont la famille s’organise, la place laissée aux aînés, aux enfants et la difficulté à organiser tout cela lorsqu’on a intégré, comme Anil, les deux cultures et qu’on aimerait garder et faire cohabiter le meilleur de chacune.

Anil sentit un poids descendre de sa poitrine à son estomac. Bien que les choses aient changé en Inde, l’amour et les choix personnels ne régissaient toujours pas la plupart des mariages. Aller à l’encontre des souhaits de ses parents était impensable pour la majorité des jeunes et, malgré les intrigues des films de Bollywood, de tels scénarios se terminaient souvent mal. Aussi appliquaient-ils tous les trois la règle implicite selon laquelle ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient aux États-Unis tant que leurs parents n’étaient pas au courant. 

Et encore plein d’autres choses que je vous laisse découvrir…

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4ième de couv :

Anil est un jeune Indien qui commence des études de médecine dans le Gujarat puis part faire son internat aux États-Unis. Sa redoutable mère rêve pour lui d’une union prestigieuse. Or, depuis qu’il est petit, elle le sait très proche de Leena, la fille d’un métayer pauvre. Quand celle-ci devient une très belle jeune fille, il faut l’éloigner, en la mariant au plus vite. Les destins croisés d’Anil et de Leena forment la trame de ce roman, lui en Amérique, qui est loin d’être le paradis dont il rêvait ; et elle en Inde, où sa vie sera celle de millions de femmes victimes de mariages arrangés. Ils se reverront un jour, chacun prêt à prendre sa vie en main. Mais auront-ils droit au bonheur ?

 

Plus haut que la mer – Francesca Melandri –

CVT_Plus-haut-que-la-mer_9039Ce livre est tout en délicatesse. Et pourtant, il y est question de meurtres, de terrorisme, de mari violent et de femme battue, d’enfant perdu par la violence, aveuglé par des idéaux de justice et de droits…

Luisa et Paolo se rendent sur une île-prison de haute sécurité, pour rendre visite l’une à son mari, homme violent qui a passé plus de temps derrière les barreaux qu’auprès d’elle, l’autre à son fils, jeune homme idéaliste qui a sombré dans le terrorisme.

Ces deux êtres n’ont rien en commun à part de devoir supporter toute la souffrance, la difficulté de vivre avec ce qu’un mari ou un fils a commis.

Au fil des ans, les gens lui avaient offert consolation, pitié, certains conseils – car il se trouve des gens pour donner des conseils même à un homme dont la femme s’est laissée mourir parce que son fils était un assassin. Mais personne jusqu’alors ne lui avait donné l’impression d’être compris, avec autant de simplicité. 

Ces deux-là vont devoir passer une nuit ensemble sur cette île ; une violente tempête les empêchant de rejoindre le continent.

Ce livre a cette particularité de s’attarder sur les familles des prisonniers, les gardiens et leur entourage, et non sur ces hommes enfermés pour les actes qu’ils ont commis. C’est un point de vue différent, qui nous fait partager une autre réalité, tout aussi tragique.

Le récit de Francesca Melandri est à la fois très court et intense, profond et intimiste. Je l’ai lu comme une parenthèse, une pause au milieu de toute cette violence latente, ce mal-être et ce désespoir qui, le temps d’une rencontre, va changer leur vie.

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4ème de couv :

1979. Paolo et Luisa prennent le même bateau, chacun de son côté, pour se rendre sur l’Île. Mais ce n’est pas un voyage d’agrément, car c’est là que se trouve la prison de haute sécurité où sont incarcérés le fils de Paolo et le mari de Luisa. Ce dernier est un homme violent qui, après un meurtre commis sous le coup de la colère, a également tué un surveillant en prison, tandis que le premier a été reconnu coupable de plusieurs homicides politiques sur fond de révolution prolétarienne. L’homme et la femme ne se connaissent pas, Paolo est professeur de philosophie, mais il n’enseigne plus ; Luisa, elle, est agricultrice et élève seule ses cinq enfants. À l’issue du voyage et de la brève visite qu’ils font au parloir de la prison, ils ne peuvent repartir comme ils le devraient, car le mistral souffle trop fort. Ils passent donc la nuit sur l’Île, surveillés par un agent, Pierfrancesco Nitti, avec qui une étrange complicité va naître. Pour ces trois êtres malmenés par la vie, cette nuit constitue une révélation et, peut-être aussi, un nouveau départ.
Avec Plus haut que la mer, Francesca Melandri livre un deuxième roman incisif et militant, une superbe histoire d’amour et d’idées qui est aussi une subtile réflexion sur le langage, celui de la politique et celui du monde dans lequel nous vivons.

Le coeur converti – Stefan Hertmans –

CVT_Le-coeur-converti_8981Il y a presque mille ans, un parchemin était jeté dans la Guenizah du Caire, ce trou sombre situé dans la synagogue, où l’on jetait tout texte invoquant le nom de Dieu, car Iahvé doit aussi le reprendre ; un être humain ne peut détruire le nom de Dieu. La lettre voltige pour rejoindre le reste, parmi les gravats et la poussière.

De nos jours, Stefan Hertmans vit à Monieux, un petit village de province où une légende court sur un trésor caché, depuis bientôt mille ans.

Ces deux évènements ont en commun un destin hors norme : celui de Vigdis, devenue Hamoutal suite à sa conversion au judaïsme par amour pour David. C’est le destin terrible de cette jeune femme que nous conte Stefan Hertmans dans le cœur converti.

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Il y a deux récits dans ce livre : celui de Vigdis, dans tout ce qu’il a de romanesque et tragique à la fois – un portrait de femme comme on aimerait lire plus souvent – ; et celui de Stefan Hertmans, écrivain curieux de percer le secret du Trésor de Monieux, qui va peu à peu se trouver obséder par le destin d’Hamoutal : Démêler son histoire, en découvrir les traces, tracer et reprendre son parcours de Rouen à Monieux, en passant par Narbonne, Alexandrie, et le Caire.

Cela paraît insensé, mais j’ai envie de voir le paysage de mes propres yeux, de m’imprégner des détails, des panoramas possibles. Je veux découvrir ce qui peut encore être visible après un millénaire. Presque rien en fait.

Envoûté par cette femme, c’est une véritable quête qu’il va entreprendre, afin de faire sortir Vigdis de l’oubli dans lequel l’a plongée le temps.

L’auteur mêle ses réflexions et l’avancée de ses recherches au déroulement de la vie d’Hamoutal. Un peu comme s’il était derrière notre épaule, guidant notre lecture, précisant au fur et à mesure la genèse de son histoire et ses choix d’écriture.