Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre –

Couleurs de l'incendie - Pierre Lemaitre -Il y a des livres qu’on dévore comme de jolies noix de cajou bien dorées et salées à point : quand on commence à y gouter, c’est foutu ! On ne peut plus s’arrêter. Alors quelle impatience à l’idée qu’il va me falloir attendre que Pierre Lemaitre pose un point final à son histoire. Et quelle frustration également à l’idée qu’il en mette finalement un !

Faudrait savoir ce que je veux ? Les deux votre honneur. Et ça, c’est irréalisable. Mais laissez-moi y croire quand même un peu…

En attendant, vous dire à quel point j’avais peur d’être déçue par cette « suite », moi qui ai mis si longtemps à ouvrir Couleurs de l’incendie, la tête encore emplie du si beau film d’Albert Dupontel. D’ailleurs, il m’a poursuivit, ce film, tout au long de ma lecture. Le visage de Madeleine,  Dupré qui prenait rapidement les traits de Dupontel et cette si fantasque Solange pour qui je redoutais (et espérais en secret) qu’il nous découvre une actrice au physique de Castafiore avec une voix à faire trembler tous les murs, digne d’une Montserrat Caballé. Et je ne vous parlerai pas de Léonce et de l’extraordinaire Vladi… S’en emparera-t-il de cet incendie aux couleurs d’une époque dont les relents remontent à la surface de notre XXIième siècle, de plus en plus souvent, de plus en plus prenants ?

Couleurs de l’incendie réunit tout ce que j’aime lire :
– une histoire qui tient la route et redouble d’intérêt au fur et à mesure qu’on tourne les pages ;
– une galerie de personnages phénoménaux, pas seulement hauts en couleurs, certains sont tout en retenue et pudeur ;
– un décor posé, sans longueurs et insistance, où l’on entre tout de suite et se pose ;
– une prégnance de l’Histoire, qui donne une consistance et un éclairage fort à certaines scènes, pour ne citer que celle-ci :

Le silence vint. La salle était muette. Solange ferma les yeux et se mit à chanter, a capella de nouveau, Meine Freiheit, meine Selle (Ma liberté, mon âme) de Lorentz Freudiger, pièce qui devait être noyée dans le programme, mais dont elle faisait la véritable ouverture de son récital.
Solange chantait Ich wurde mit dir geboren (je suis née avec toi) les yeux fermés.
Une minute s’écoula puis le chancelier se leva, tout le monde se leva, Solange chantait toujours Ich will mit dir sterben (Je mourrai avec toi).
Paul pleurait d’émotion dans la coulisse, les officiels quittèrent les loges, aussitôt tout le monde fit mouvement.
Solange chantait encore Morgen werden wir zusammen sterben (Demain, nous mourrons ensemble).
La salle se vida, les musiciens se levèrent, fracas d’instruments, la voix de Solange fut couverte par les cris, les huées… Il ne resta qu’une trentaine de personnes éparses dans la salle. Qui étaient-elles, on ne le sut jamais. Elles étaient debout et applaudissaient. Alors le théâtre plongea dans le noir absolu et retentit un rire immense, celui de Solange Gallinato, un rire qui était encore de la musique.

Un livre qui est encore une réussite. Et dont au final, je ne vous dis pas grand chose. Juste vous faire partager ce que j’en ai pensé et vous donner l’envie de l’ouvrir. Le reste ne m’appartient plus…

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4ième de couv :

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.

Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre.

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Mistral perdu ou les événements – Isabelle Monnin –

51XMEijdf+L._SX195_C’est un livre que j’aurai aimé lire, le soir, la tête sous les couvertures à la lumière d’une lampe de poche, comme quand j’étais môme et que je bravais le couvre-feu parental en m’étourdissant la tête et me brûlant les yeux aux mots chéris et adorés des auteurs des bibliothèques rose ou verte.

Tout est écrit, partout sous les choses, ne reste qu’à fouiller, gratter le sol, écorcher les roches pour mettre les phrases au jour.

C’est un livre que j’aurai aimé lire ta main dans la mienne, vautrées sur le vieux canap’ du salon des parents, en boulottant des réglisses et des boules coco, te faisant la lecture, sœurette, comme quand nous étions mômes.

Être à ses côtés c’est se chauffer à une force mystérieuse, peut-être tellurique. On dirait qu’elle a trouvé le secret de la vie, ça irradie d’elle entière, je voudrais m’y frotter comme à une lampe magique, qu’elle me prête un peu de son fluide, qu’elle me maquille les yeux et la bouche.

C’est un livre que j’aurai aimé lire à mes mômes à moi, au coin du feu dans la pénombre, tous blottis dans de vieux plaids en tricot, pour leur dire notre enfance. Pour leur dire qu’on n’y est pour rien, qu’on n’a rien vu venir, qu’on y croyait tellement à ce pour quoi on s’est battu, ce pour quoi on n’en finissait pas de chanter, de gueuler, d’user nos clarks et nos kickers bi-color sur ces pavés bien recouverts de béton, au cas où il nous serait venu des idées… 

Ce serait lire, à l’encre sympathique d’un stylo vendu avec Pif gadget, le récit de la dégringolade d’une génération qui s’était crue effrontée et se découvre désarmée.

J’aurai aimé lire ce livre avec dans les oreilles la voix rocailleuse du chanteur énervant, le poing levé en chantant avec lui « J’ai chanté dix fois, cent fois, J’ai hurlé pendant des mois, J’ai crié sur tous les toits, Ce que je pensais de toi ; Société, société, Tu m’auras pas. »
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J’ai lu ce livre, les larmes aux yeux, le cœur ouvert au bonheur et à la nostalgie. Et la tête haute. J’ai lu ce livre sans arrêter de penser à elles – Isabelle et sa sœur adorée qui te ressemble tellement – à son petit son doux son roi du monde, aux événements passés et présents du monde, à notre sidération berceau de notre passivité.

J’avance, mais mes poches sont pleines de cailloux.

Est-ce qu’il faut être né dans les années 70 ? Est-ce qu’il faut avoir été « une moitié des filles » ? Est-ce qu’il faut avoir défilé et cru à toutes ces conneries chimères de droits, d’égalité et de liberté ?
Non, je ne pense pas.
Il faut le lire c’est tout.

Tout le reste n’est pas que Littérature !

J’ai ri, tu as entendu ? Un vrai rire de bon cœur, on disait ça, ils étaient nos préférés. Tu l’as entendu ce rire ? Beau, puissant, musclé par tout le chagrin porté. Tu as vu comme il a inondé mes joues et mon cœur et mes bras ? Il a des notes de toi, je les ai reconnues, si c’est là que tu te caches je veux l’entendre toujours.

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4ième de couv :

C’est une histoire intime, la jeunesse lumineuse de deux sœurs nées dans les années 1970 ; et puis la tragédie obscurcit tout.
C’est une promenade sur les sentiers de la vie d’une femme, traversés par l’époque, les rêves et ces chagrins inconsolables qui nous font pourtant grandir.
Récit à la beauté vibrante, Mistral perdu recueille les traces des événements personnels et collectifs qui nous percutent à jamais.

Un fils en or – Shilpi Somaya Gowda –

41H83FLhknL._SX210_J’aime lire sur l’Inde, ce pays tellement hétéroclite, toujours ancré dans des traditions millénaires – pour le meilleur et pour le pire – et si vivement happé par la modernité, que les récits qui en ressortent, s’avèrent souvent passionnants. C’est le cas pour Un fils en or de Shilpi Somaya Gowda, que j’ai eu énormément plaisir à lire.

Anil, un jeune fils de famille aisée, part aux États-Unis poursuivre sa formation de médecin. On découvre dans une première partie, sa vie en Inde, ses amitiés et son amour pour Leena, jeune fille d’une caste inférieure, ainsi que son désir de satisfaire les ambitions de son père, d’être à la hauteur de ce grand-homme.

Et puis arrive sa vie et son apprentissage aux États-Unis, et c’est un autre monde qui s’ouvre…

Dans ce livre, beaucoup de thèmes abordés, qui ne sont pas forcément l’apanage de l’Inde :

– le poids des traditions ;
– la difficulté de l’exil, même s’il est choisi, et ce sentiment de ne se sentir pleinement chez soi, à sa place, ni ici ni là-bas ;
– cette difficulté qui résulte de l’intégration en soi de deux cultures différentes – la manière dont elles arrivent, ou pas, à s’accorder… ;

à mesure que les années passaient, il sentait s’agrandir la distance entre les deux mondes où il vivait, et son pays d’adoption lui manquait autant que celui qu’il quittait. Ce serait toujours ainsi, il l’avait compris, toujours ce tiraillement entre la terre qui l’avait vu naître et celle qu’il avait choisie.

– A capacités égales, le destin des femmes et des hommes n’a rien de comparable : Leena a un avenir tout tracé qui est dicté par ses origines, son sexe et sa caste, peu importe l’intelligence et les prédispositions à l’étude qui la rendent bien souvent supérieure à bon nombre d’autres garçons de son âge… ;
– l’avenir réservée aux femmes : mariage arrangé, quotidien planifié, … répondant à une organisation millénaire des rapports homme/femme. Et parfois, cette petite bouffée d’espoir qui fait que certaines – souvent celles qui ont la chance de naître dans une caste privilégiée – arrivent à réaliser leurs rêves… Ce sera notamment le cas de la sœur d’Anil, Piya, passionnée par la médecine traditionnelle indienne ;
– le racisme et l’intolérance et leur déchaînement de violence. Ici ou ailleurs, aux États-Unis et partout où se trouve l’Étranger… ;
– la différence entre ces deux pays sur la manière dont la famille s’organise, la place laissée aux aînés, aux enfants et la difficulté à organiser tout cela lorsqu’on a intégré, comme Anil, les deux cultures et qu’on aimerait garder et faire cohabiter le meilleur de chacune.

Anil sentit un poids descendre de sa poitrine à son estomac. Bien que les choses aient changé en Inde, l’amour et les choix personnels ne régissaient toujours pas la plupart des mariages. Aller à l’encontre des souhaits de ses parents était impensable pour la majorité des jeunes et, malgré les intrigues des films de Bollywood, de tels scénarios se terminaient souvent mal. Aussi appliquaient-ils tous les trois la règle implicite selon laquelle ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient aux États-Unis tant que leurs parents n’étaient pas au courant. 

Et encore plein d’autres choses que je vous laisse découvrir…

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4ième de couv :

Anil est un jeune Indien qui commence des études de médecine dans le Gujarat puis part faire son internat aux États-Unis. Sa redoutable mère rêve pour lui d’une union prestigieuse. Or, depuis qu’il est petit, elle le sait très proche de Leena, la fille d’un métayer pauvre. Quand celle-ci devient une très belle jeune fille, il faut l’éloigner, en la mariant au plus vite. Les destins croisés d’Anil et de Leena forment la trame de ce roman, lui en Amérique, qui est loin d’être le paradis dont il rêvait ; et elle en Inde, où sa vie sera celle de millions de femmes victimes de mariages arrangés. Ils se reverront un jour, chacun prêt à prendre sa vie en main. Mais auront-ils droit au bonheur ?

 

Plus haut que la mer – Francesca Melandri –

CVT_Plus-haut-que-la-mer_9039Ce livre est tout en délicatesse. Et pourtant, il y est question de meurtres, de terrorisme, de mari violent et de femme battue, d’enfant perdu par la violence, aveuglé par des idéaux de justice et de droits…

Luisa et Paolo se rendent sur une île-prison de haute sécurité, pour rendre visite l’une à son mari, homme violent qui a passé plus de temps derrière les barreaux qu’auprès d’elle, l’autre à son fils, jeune homme idéaliste qui a sombré dans le terrorisme.

Ces deux êtres n’ont rien en commun à part de devoir supporter toute la souffrance, la difficulté de vivre avec ce qu’un mari ou un fils a commis.

Au fil des ans, les gens lui avaient offert consolation, pitié, certains conseils – car il se trouve des gens pour donner des conseils même à un homme dont la femme s’est laissée mourir parce que son fils était un assassin. Mais personne jusqu’alors ne lui avait donné l’impression d’être compris, avec autant de simplicité. 

Ces deux-là vont devoir passer une nuit ensemble sur cette île ; une violente tempête les empêchant de rejoindre le continent.

Ce livre a cette particularité de s’attarder sur les familles des prisonniers, les gardiens et leur entourage, et non sur ces hommes enfermés pour les actes qu’ils ont commis. C’est un point de vue différent, qui nous fait partager une autre réalité, tout aussi tragique.

Le récit de Francesca Melandri est à la fois très court et intense, profond et intimiste. Je l’ai lu comme une parenthèse, une pause au milieu de toute cette violence latente, ce mal-être et ce désespoir qui, le temps d’une rencontre, va changer leur vie.

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4ème de couv :

1979. Paolo et Luisa prennent le même bateau, chacun de son côté, pour se rendre sur l’Île. Mais ce n’est pas un voyage d’agrément, car c’est là que se trouve la prison de haute sécurité où sont incarcérés le fils de Paolo et le mari de Luisa. Ce dernier est un homme violent qui, après un meurtre commis sous le coup de la colère, a également tué un surveillant en prison, tandis que le premier a été reconnu coupable de plusieurs homicides politiques sur fond de révolution prolétarienne. L’homme et la femme ne se connaissent pas, Paolo est professeur de philosophie, mais il n’enseigne plus ; Luisa, elle, est agricultrice et élève seule ses cinq enfants. À l’issue du voyage et de la brève visite qu’ils font au parloir de la prison, ils ne peuvent repartir comme ils le devraient, car le mistral souffle trop fort. Ils passent donc la nuit sur l’Île, surveillés par un agent, Pierfrancesco Nitti, avec qui une étrange complicité va naître. Pour ces trois êtres malmenés par la vie, cette nuit constitue une révélation et, peut-être aussi, un nouveau départ.
Avec Plus haut que la mer, Francesca Melandri livre un deuxième roman incisif et militant, une superbe histoire d’amour et d’idées qui est aussi une subtile réflexion sur le langage, celui de la politique et celui du monde dans lequel nous vivons.

Le coeur converti – Stefan Hertmans –

CVT_Le-coeur-converti_8981Il y a presque mille ans, un parchemin était jeté dans la Guenizah du Caire, ce trou sombre situé dans la synagogue, où l’on jetait tout texte invoquant le nom de Dieu, car Iahvé doit aussi le reprendre ; un être humain ne peut détruire le nom de Dieu. La lettre voltige pour rejoindre le reste, parmi les gravats et la poussière.

De nos jours, Stefan Hertmans vit à Monieux, un petit village de province où une légende court sur un trésor caché, depuis bientôt mille ans.

Ces deux évènements ont en commun un destin hors norme : celui de Vigdis, devenue Hamoutal suite à sa conversion au judaïsme par amour pour David. C’est le destin terrible de cette jeune femme que nous conte Stefan Hertmans dans le cœur converti.

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Il y a deux récits dans ce livre : celui de Vigdis, dans tout ce qu’il a de romanesque et tragique à la fois – un portrait de femme comme on aimerait lire plus souvent – ; et celui de Stefan Hertmans, écrivain curieux de percer le secret du Trésor de Monieux, qui va peu à peu se trouver obséder par le destin d’Hamoutal : Démêler son histoire, en découvrir les traces, tracer et reprendre son parcours de Rouen à Monieux, en passant par Narbonne, Alexandrie, et le Caire.

Cela paraît insensé, mais j’ai envie de voir le paysage de mes propres yeux, de m’imprégner des détails, des panoramas possibles. Je veux découvrir ce qui peut encore être visible après un millénaire. Presque rien en fait.

Envoûté par cette femme, c’est une véritable quête qu’il va entreprendre, afin de faire sortir Vigdis de l’oubli dans lequel l’a plongée le temps.

L’auteur mêle ses réflexions et l’avancée de ses recherches au déroulement de la vie d’Hamoutal. Un peu comme s’il était derrière notre épaule, guidant notre lecture, précisant au fur et à mesure la genèse de son histoire et ses choix d’écriture.

Les frères Lehman – Stefano Massini –

CVT_Les-freres-Lehman_5717On pourrait penser à un conte, ou bien à un long poème, à l’ouverture de ce livre aux 838 pages. Mais, une fois refermé, je me dis que ce n’est pas encore tout à fait cela. Cette forme aux 30 000 vers, à tort ou à raison, semble vouloir inscrire cette histoire des frères Lehman, dans les tables d’une nouvelle religion, et pas n’importe laquelle : celle du culte de l’argent, du fric, du flouse, du pognon, de l’oseille, enfin… de la Finance en règle générale.

Exagéré ! Me direz-vous ? Mais qui dirige actuellement le monde depuis plus d’un siècle ? Qui fait plier les peuples, obéir les puissants et détourner les révolutions ? L’Argent. Il méritait bien une épopée à la forme d’un livre sacré : Levée de rideau sur la genèse et balbutiements de la petite entreprise Lehman, développement et prospérité incroyable à l’entracte, jusqu’aux heures de gloire et l’anéantissement de la société au tombé du rideau. Victime collatérale du grand spectacle du monde…

Il n’y a qu’une seule règle
pour survivre à Wall Street
et elle consiste à ne pas succomber
ce qui signifie
que le financier ne doit pas
lâcher prise un instant :
qui s’arrête est perdu
qui reprend son souffle est mort
qui s’installe est piétiné
qui réfléchit peut le regretter amèrement
et donc courage, Sigmund :
chaque banquier est un guerrier
et ceci est le champ de bataille.

Tout commence par l’arrivée, sur le sol américain, d’un jeune allemand émigré de Bavière, bien décidé à gagner sa vie et connaître un autre destin que celui de son père. Henry Lehman s’adapte rapidement à sa nouvelle vie et va développer un sens du commerce, lui permettant de répondre aux besoins de ce nouveau monde, de les anticiper et même, à long terme, d’en créer de nouveaux. Il fait venir ses frères pour le suppléer et voici posées les premières pierres de l’Empire. Les Lehman ont vendu un nombre incalculable de produits et de matières premières, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’au-delà de la marchandise, il y a les transactions, l’échange, la Bourse… l’argent en soi et pour soi, la Finance comme vecteur et suprématie de toute chose.

Si nous persuadons
le monde entier
qu’acheter, c’est vaincre,
alors acheter signifiera vivre.
Car l’être humain, messieurs,
ne vit pas pour perdre.
Vaincre, c’est exister.
Si nous persuadons
le monde entier
qu’acheter, c’est exister,
nous briserons, messieurs,
la vieille barrière qui se nomme besoin.
Notre objectif
est une planète Terre
où l’on n’achète pas par besoin
mais où l’on achète par instinct.
Ou, si vous voulez, en conclusion, par identité.
Alors seulement les banques,
et avec elles Lehman Brothers,
deviendront immortelles.

indexCe récit de Stefano Massini est fascinant, parfois dur, mais bourré d’humour – qui fait rire de bon cœur ou grincé des dents parfois – et d’une belle lucidité sur notre monde, les médias, l’art de la manipulation et de bien d’autres choses encore qui expliquent l’excellence et la réussite des Lehman – et de ce livre !

Je lisais dans une autre critique, que c’était aussi l’histoire de l’Amérique, du capitalisme et par la même occasion de notre monde moderne. C’est tellement cela également !

Merci aux éditions Globe et à Babelio d’avoir mis ce livre entre mes mains.

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4ème de couv :

11 septembre 1844, apparition. Heyum Lehmann arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kilos en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui. 15 septembre 2008, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans. Comment passe-t-on du sens du commerce à l’insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu’aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d’exercer ? Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l’esprit et la lettre ? Par le récit détaillé de l’épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l’humour toujours. Par une histoire de l’Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides. Comment prendre la suite de Yehouda Ben Tema qui écrivit dans les Maximes des Pères : « Tu auras cinquante années pour devenir sage. Tu en auras soixante pour devenir savant » ? Nous avons 1207 pages et 30 000 vers pour devenir instruits, circonspects, édifiés. Groggy.

Bientôt viendront les jours sans toi – David Trueba –

CVT_Bientot-viendront-les-jours-sans-toi_635Le père de Dani Mosca est mort, il y a un an. C’est le temps qu’il lui a fallu pour prendre la décision de le ramener dans son village natal, pour qu’il soit inhumé auprès des siens. Commence alors un long voyage. Dani se remémore son enfance, son père, ses amours et le déroulement de sa carrière de chanteur : ces rencontres qui ont décidées de son destin, les galères du début où, paradoxalement, il fut sans doute le plus heureux.

Il y a des personnes qui nous aident à nous construire car nous savons qu’elles surveillent nos pas.

David Trueba nous offre un récit intimiste ponctué de réminiscences fortes et de réflexions pertinentes sur des choses aussi variées que l’amour, l’amitié, l’industrie de la musique et son évolution, la création, la perte d’amis chers qui laissent un vide que rien ne pourra venir combler.
Peu importe les années passées.

La mort est peut-être plus puissante que n’importe quelle autre idée, parce que c’est la dernière.

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Bientôt viendront les jours sans toi est un livre qui nous ramène à notre propre enfance, nos rêves d’adolescent et de jeune adulte, et à cette mélancolie qui pointe parfois le bout de son nez, quand arrivé à la quarantaine, on amorce timidement le bilan de sa vie.

Pourquoi c’est toujours comme ça, pourquoi est-on si pressé de grandir ? L’été dernier, en regardant mes enfants qui jouaient, heureux sur la plage, j’ai pensé : quand arrêtons-nous de bâtir des châteaux de sable au bord de la mer ? Quand commettons-nous cette erreur ?

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4ème de couv :

Le musicien Dani Mosca a 40 ans à la mort de son père, avec qui il a toujours entretenu une relation houleuse. Un an plus tard, il décide contre toute attente de ramener son cercueil dans son village natal, au nord de l’Espagne. Ce voyage, autant physique qu’intérieur, va lui réserver bien des surprises. Que reste-t-il, quand on fait l’état des lieux de sa vie, des moments de grâce et des rencontres décisives ? Des femmes aimées au-delà de l’entendement, des amis d’un jour ou pour l’éternité, d’un père au courage intimidant ? Dans ce roman nourri des éblouissements et des déchirements qui forgent une existence, David Trueba semble ne poser qu’une seule et même question : si nous n’avons pas été à la hauteur de nos idéaux, faut-il pour autant y renoncer ?

Check-point – Jean-Christophe Rufin –

4100OWdLDbL._SX210_Donner pour une cause humanitaire, en restant bien au chaud chez soi, et prendre le volant d’un camion pour apporter vivres et vêtements dans une Bosnie en guerre, sont deux choses bien différentes. Avant de lire Check-point, j’aurai eu tendance à penser qu’elles avaient néanmoins en commun ce désir d’aide et d’assistance à apporter à des populations civiles, premières victimes des conflits armés. Depuis que je l’ai lu, je m’aperçois que tout cela n’est pas aussi simple que ça et que de nombreux facteurs (politiques, sociaux, humains) interfèrent bien souvent dans les meilleures volontés du monde…

L’idéal qui l’avait d’abord amenée là révélait son caractère dérisoire, presque ridicule. Ces caisses défoncées semées sur une route étaient l’image tragique de l’impuissance humanitaire. Face à l’horreur et à la complexité de la guerre, ces ballots de vêtements, ces colis de nourriture et ces boîtes de médicaments étaient tout simplement grotesques.

Sur ces cinq personnes embarquées dans ce convoi, deux ont vraiment une vision idéaliste de l’aide, chacun à leur manière ; pour les 3 autres, cela reste bien différent…

Il se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu’ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c’était d’avoir trouvé des « bénéficiaires ». Grâce à eux, l’association allait pouvoir recevoir l’argent de l’Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner.

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Il ne faut pas oublier que ce livre de Jean-Christophe Rufin est avant tout un thriller et que si votre motivation à sa lecture, est d’en savoir un peu plus sur cette guerre, vous risqueriez d’être déçu…

J’ai aimé que l’auteur nous fasse partager sa connaissance de l’action humanitaire, des ONG et des scènes de guerre à travers son récit. Malgré tout, Check-point est beaucoup plus centré sur la psychologie, les motivations des personnages et cette tension entre eux qui monte crescendo jusqu’au dénouement final. Ce qui en fait pour moi, une lecture plaisante mais qui aurait gagné en profondeur si l’auteur avait pris le parti de développer les motivations données en postface.

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4ième de couv :

Maud, vingt et un ans, cache sa beauté et ses idéaux derrière de vilaines lunettes. Elle s’engage dans une ONG et se retrouve au volant d’un quinze tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre.
Les quatre hommes qui l’accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l’image habituelle des volontaires humanitaires. Dans ce quotidien de machisme, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence.
Et la véritable nature de leur chargement.

À travers des personnages d’une force exceptionnelle, Jean-Christophe Rufin nous offre un puissant thriller psychologique. Et l’aventure de Maud éclaire un des dilemmes les plus fondamentaux de notre époque. À l’heure où la violence s’invite jusqu’au cœur de l’Europe, y a-t-il encore une place pour la neutralité bienveillante de l’action humanitaire ? Face à la souffrance, n’est-il pas temps, désormais, de prendre les armes ?

Le dernier banquet – Jonathan Grimwood –

indexEst-ce parce que ses parents sont morts de faim en le laissant seul au monde ou parce qu’il a été obligé de se nourrir de scarabées vivants, juteux et croquants, que Jean-Marie d’Aumout est autant fasciné et obsédé par le goût de tout ce qui peut se mettre sous la dent ? Je pencherai plutôt pour la seconde hypothèse. Après avoir goûté à cela, il s’est mis en tête de goûter à tout ! Et quand je dis tout ! C’est tout ! Une longue découverte qui va le mener à l’écriture d’un livre de recettes et d’avis divers sur tous ces aliments d’un nouveau genre. Au XVIIIe siècle, sa passion étonne, surprend, révolte ou écœure. Ou tout cela à la fois…

Jean-Marie d’Aumout est noble. C’est sans doute ce qui lui permet de continuer ses expériences, ballotté par le cours de l’Histoire, les guerres de pouvoir, les bouleversements sociaux et politiques faisant naître la révolution qui sonnera le glas de la noblesse et de ses pouvoirs.

J’ai un avis assez partagé sur ce livre. Il y a des passages un peu glauques – je lui laisse volontiers l’intégralité de ses découvertes culinaires : j’avoue qu’aucune de ses recettes n’a eu grâce à mes yeux ; je ne les ai rapidement, tout simplement pas lues. Par contre, j’ai aimé suivre l’enfance de Jean-Marie et son ascension dans le Monde, les prémisses de la Révolution qu’on devine, la contestation des gueux et le mépris des biens-nés devant la révolte qui gronde. Certains sauront tirer leurs épingles du jeu, d’autres mourront avec l’ancien temps. Quant à Jean-Marie, il regarde tout cela d’un œil indifférent, fort lucide sur les véritables enjeux de cette rébellion en gestation.

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Les intrigues de cour ont cessé depuis longtemps de m’intéresser. Je les laisse à Jérôme et Charles. Quant aux revendications d’Émile autrefois, elles m’ennuient. Les amis d’Émile ne veulent pas ouvrir la cage et remettre les animaux en liberté, ils veulent seulement changer le propriétaire du zoo.

Je n’irais donc pas jusqu’à parler de « chef-d’œuvre », mais plutôt d’un auteur qui a su surfer sur la vague du Parfum, avec quelques touches sulfureuses et un peu trash, pour nous offrir un livre aussi plaisant que dérangeant, dont je retiendrais surtout les passages sur la société de cette époque et les premiers pas d’une révolution en marche.

Je sens le poids de l’histoire inéluctable, telle une déferlante qui emporte tout sur son passage. À présent, au terme de mon existence, je comprends enfin ce que je n’ai pas su comprendre avant. L’histoire est en marche. Rien ne pourra l’arrêter. Ce monde à l’agonie est à la fois beau et cruel. Si ma mort est une partie du prix à payer, ainsi soit-il.

Qui peut résister à l’Histoire ?

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4ième de couv :

Un enfant crasseux dévore des scarabées à côté d’un tas de fumier. Il a cinq ans, ses parents sont morts. Il s’appelle Jean-Marie Charles d’Aumout, et c’est un noble sans le sou qui va connaître un destin exceptionnel.
Dans la France du XVIIIe siècle, l’orphelin devenu cadet à l’Académie militaire gravit les échelons de la société. Dès lors sa vie est remplie de fougue et d’intrigues ; il est soldat, diplomate, espion, amant impétueux… mais cela ne lui suffit pas. Il n’a qu’une obsession : l’art culinaire, qu’il veut porter à son paroxysme. Tandis que l’Ancien Régime agonise sous les coups de la Révolution, d’Aumout, tel un alchimiste prêt à toutes les expériences, cherche le goût parfait, absolu. Mais la perfection a-t-elle une place en ce monde ?

Ce roman historique est un chef-d’œuvre. The Times.

L’enfant de poussière – Patrick K. Dewdney –

indexOn a beau être haut comme trois pommes, la vie est dure à Corne-Brune pour le jeune Syffe, orphelin élevé à la ferme Taron, avec trois autres mômes comme lui… Et encore, sa vie sous l’aile pas tant protectrice de la veuve Taron, sera sans doute la plus sereine, au regard de ce qui l’attend dans ce premier tome d’une série qui commence on ne peut mieux.

Tous les ingrédients sont là pour ne pas nous laisser souffler un seul instant :

– un univers bien développé qui nous permet de nous approprier très vite les lieux de ce décor médiéval et les querelles de pouvoir qui vont bien vite désorganisés autant la région de Brune, que la modeste vie de notre jeune orphelin. Syffe va se retrouver au cœur d’une intrigue qu’il ne maîtrise pas et ne comprend pas toujours ;

– des personnages haut en couleurs que Patrick K. Dewdney ne imagesménage pas : on tue, on assassine, on meurt dans L’enfant de poussière, mais tous ont ce coffre, cette épaisseur et cette nuance qui fait qu’on s’attache à eux, malgré cette dureté et ce manque d’empathie qui les caractérisent. Corne-Brune est une cité rude, où les faiblesses se payent cher ;

L’homme que l’on tuait était encore vivant au moment où la lame quittait son corps. Il avait mal et peur, et bien souvent le temps de comprendre qu’il allait mourir.

– beaucoup d’actions et de batailles – ce qui n’est pas pour me déplaire – et tout autant de dialogues jouissifs et de réparties savoureuses ;

Il y avait quelque chose dans son regard mutin qui racontait comment elle voulait encore combattre. « Je suis debout », disait son œil sombre. « Je frissonne, parce que j’ai sué toute la nuit, mais j’ai le poitrail large et les sabots acérés, et je n’en ai pas fini ici. Tout ça n’est pas terminé ». Le nez collé dans son cou fauve, je réaffirmai doucement prise sur moi-même, parce qu’à ce moment et à cet endroit il n’y avait plus que cela à faire. Sous le regard féroce de la jument de guerre, mes sanglots s’espacèrent d’eux-mêmes, pour se transformer en respirations assurées. Je décidai que je n’allais pas crever ici, ou du moins pas de cette manière, pas terré dans les bois comme un lapin peureux.

– un style énergique et agréable qui agit comme un moteur : vous n’arrêterez pas de tourner les pages jusqu’à la fin de ce tome et malheur ! Il va nous falloir attendre la suite pour découvrir ce que l’avenir réserve à notre Syffe, qui semble avoir entre les mains, plus d’une arme pour affronter la suite…

Nous ne rentrons jamais vraiment chez nous. Nous nous battons pour une idée changeante, qui fluctue pendant que nous sommes loin. Puis nous mourons, à l’écart, respectés mais incompris. Étrangers à tous ces gens pour lesquels on a donné sa vie. Certains même ne nous approuvent pas et je crois que je les comprends, de plus en plus.

Un livre et un auteur que j’ai découvert grâce à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert, qu’il n’est plus besoin de présenter. Merci à eux et vivement la suite !

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4ième de couv :

Ne la lisez pas ! Elle en dit trop à mon goût !
Ou lisez-là en connaissance de cause…