À L’INDEX – espace d’écrits – n°32 – Collectif –

J’aimerai vous faire partager ma dernière découverte : une revue qui fait la part belle aux auteurs contemporains : A l’index – espace d’écrits. Elle nous propose essentiellement de la poésie (36 auteurs se partagent ses 192 pages), mais pas que. Vous y trouverez également des nouvelles, des articles – lisez La Jeune Parque de Paul Valéry d’Antoine Houlou-Garcia – et des notes de lecture sur une sélection de recueils publiés récemment. Et tout cela dans une édition soignée au format « livre ».

Je ne pourrais tout détailler, alors de façon très arbitraire, je vais m’attacher à mettre en lumière ce qui m’a séduite : 

– la présence d’auteurs étrangers (italiens, anglais, grecs, …) dont les poèmes sont présentés dans leurs langues originelles accompagnés de leurs traductions. Ce San Geronimo translates de Françoise Canter – Saint Jérôme, patron des traducteurs – comme une mise en abîme, un hommage à tous ces passeurs de sens…

– cette promesse tenue, d’horizons partagés. Voyager au creux des mots, en suivre les contours et s’ouvrir à d’autres territoires… Et pour ceux dont nos pieds ont déjà foulés les sols, se retrouver en quelques instants auprès de leur auteur : En attendant l’aurore, apprécier la beauté de ces notes éparses, de Philippe Beurel :

Vallée de la Vilaine. Un reste d’or dans le ciel et voila les nénuphars, ornements immobiles des canaux, nimbés d’une dernière lumière. L’ombre a gagné chaque recoins du jardin, devenu muet. A l’orée de la forêt montent le dernier chant d’oiseau et bientôt  le silence que viendront rompre, ici et là, les aboiements des chiens, vigie des hameaux. Comme tombe le soir sur la campagne, tombe le soir sur la vie d’un homme.

À L'INDEX - espace d'écrits - n°32 - Collectif -Florentine Rey, qui a été une réelle découverte pour moi.
Il y a quelque chose de léger et à la fois d’incisif dans son écriture qui tranche, coupe et vous rappelle à une réalité qu’on aimerait bien souvent oublier la guerre ne se guérit pas. Et ce si beau si vieille ! qui vient se cogner, comme en écho, au Là-bas, en bas, tout en bas de Christian Jordy :

Comme je ne souhaite pas finir là-bas, je préfère encore en terminer ici, en bas, tout en bas, devant vous. Il se trouvera bien quelqu’un pour venir me détacher…

– le plaisir de retrouver Gérard Le Gouic, avec Ce poème inédit, emplit de gravité et de malice…

– et tous les poètes qui ont contribué à ce numéro et que je ne peux malheureusement tous citer. J’espère vous avoir donné l’envie de les découvrir. Sans doute, vous arrêterez vous sur d’autres mots, d’autres histoires, d’autres faiseurs de sens que ceux que je viens de citer…

Et pour finir, je voudrais vous parler de cette belle introduction de Jean-Claude Tardif – poète et créateur de la revue – qui s’ouvre sur une nostalgie touchante mêlée d’une détermination et d’une lucidité qui force le respect : Écrire et a fortiori publier de la poésie aujourd’hui, c’est souvent faire acte de résistance. Et que dire de ceux qui osent en lire ?

J’aime l’idée que la langue et une partie de la littérature qu’elle contient, qu’elle héberge, ont des allures de marchandises de contrebande. Trésors passés sous le manteau et par des chemins détournés. Drailles, sentes tracées par quelques uns aux profits de lecteurs-voyageurs curieux – il n’est pas interdit de les souhaiter nombreux – ou pour des vagabonds, hoboes du livre à petit tirage. Le lecteur de poésie et a fortiori des revues fait partie, à n’en pas douter, de cette confrérie de crèvent-la-ligne. Et je ne peux que souhaiter que certains de ses membres trouvent de quoi se nourrir, ne serait-ce que sur le pouce, entre les pages de À L’INDEX.

À tous les crèvent-la ligne, je ne dirais qu’une seule chose : ne passez pas à côté de cette si belle revue !

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4ième de couv :

 La Poésie

La poésie c’est peut-être vouloir garder, conserver, préserver le présent dans sa respiration, son inspir et son expir, son mouvement existentiel, son rythme quotidien. La poésie est dans les rythmes de l’œil, de l’oreille, de la langue, de la peau, du nez. Être poète, c’est se donner corps et esprit à la présence du monde, c’est être possédé par le monde, c’est ouvrir en permanence ses antennes sensibles à l’univers, c’est être humain à part entière; c’est se perdre dans les gens pour se retrouver dans le sens; c’est s’adresser à l’autre, son alter ego, pour lui dire « je suis toi, je suis nous, même si tu ne me comprends pas encore. J’attends de toi aussi ce que je te propose. Même sans toi, je suis toi, par delà toutes les divergences, différences ». Être là. C’est aussi con que ça. Ce « ça » dont Freud nous dit qu’il est notre invraisemblable vérité, ce qui en nous reste à révéler.
Jean-Pierre Chérès 

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TABLE DES MATIÈRES
pour vous donner un aperçu de ses richesses…
 

Au doigt & à l’œil par Jean-Claude Tardif

Trois Inédits de Jean-Pierre Chérès

Le Météore & le Jasmin -Essai sur la Poésie- de Luis Porquet

Khi (poème) de Paola Bonetti
Traduction : Laurence Fosse, Dominique Masson et Gérard Trougnou

Ardoises (poèmes) de Michaël Gluck
 
Fugue de lieu (poème) de Marie-Claude San Juan
 
Quatre poèmes de Laurent Nuchy

Castiglione (texte court) de Luc Demarchi

Jeu de Paumes – Petite anthologie portative
Sahar Ararat – Patrick Beaucamps – Éric Chassefière – Guy Girard – Hubert Le Boisselier – Gérard Le Gouic – Philippe Martinez – Roland Nadaus – Claude Serreau – Claude Vancour

L’accident – de mémoire de hérisson – (nouvelle) de Jean-Claude Tardif

Deux poèmes inédits de Françoise Canter

Une voix grecque : Nikos Bélias
traduction d’Alexandre Zotos

En attendant l’aurore – Notes éparsesde Philippe Beurel

L’ho sentito implorare con durezza (poème) de Ferruccio Brugnaro
traduction de Jean-Luc Lamouille

La Jeune Parque de Paul Valéry : pour soulever le voile…
– texte – par Antoine Houlou-Garcia

Archéologie d’une pierre (extrait) de Raymond Farina

Cuba Libre (texte) de Henri Cachau

Ik waccht op de trein/ J’attends le train de Michel Westrade

Poèmes inédits de Luis Benitez
traduction de Cecilia Cecchi

Hôtel Artaud all’alba (poème) de Ettore Fobo
Version française de Daniel Dragomirescu & Jean-Claude Tardif

Quatre petites proses de Rabiaa Marhouch

Tercets au goût de Haïku de Marie Laugerie

Vengeance de bonne femme & Autres de Florentine Rey

Deux poèmes de Parviz Khazraï

Que se passe-t-il ? (prose) de Raymond Delattre

Château-branlant (poèmes) de Gianmarco Pinciroli
Traduit de l’italien par Raymond Farina

Là-bas, en bas, tout en bas (nouvelle) de Christian Jordy

Montrés du doigt par Jean Chatard et Gérard Paris

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La marche du milieu – Chantal Dupuy –

La marche du milieu de Chantal Dupuy. Celle qui relie ou sépare.La marche du milieu - Chantal Dupuy -

Celle
Entre les écrits commis
et le texte à venir.
J’apprivoise l’étape,
attentive,
Du seuil.

Faire arrêt, avant de franchir chaque palier, comme autant d’étapes dans les poèmes à construire. L’attente est pleine de promesse, de renoncements parfois aussi.

Il y a
Dans la mémoire des pas
Tant de déséquilibre
Et, dans les projets,
tant d’errance.

L’arrêt seul jette une passerelle.

Les yeux tournés vers ce but ultime, le poète grimpe, marche après marche, chancelant et incertain, conscient de ce qu’il y a de dérisoire et signifiant dans cette démarche, avec en mémoire, les traces à demi effacées des anciens pas posés.

Dans la pierre irisée
Les traces demeurent
Des passages antérieurs,

Réceptacle creusé
Comme au front de la table,
la marche se souvient.

La marche du milieu - Chantal Dupuy -Obstinément, pierre après pierre, sans garantie aucune : le poète avance avec sa plume, réinventant le chemin à chaque vers, sans savoir si la prochaine marche sera la transition ou malheureusement la fin de tous ses mots. Tel un don qui s’envole, le petit bonheur s’en irait sans nous donner la main…

La même obstination, la même liberté incertaine, se lit dans les dessins de Michèle Dadolle. Les pinceaux survolent, légers, le papier épais ou s’écrasent et gouttent, encres noire et rouge, solitaire ou mêlée : violence et plénitude de la quête, du mouvement.

 

L’homme de peu – Jean-Claude Tardif –

Être le greffier du temps,
Quelconque assesseur que l’on voir rôder
Lorsque se mélangent l’homme et la lumière.

Voilà. Ce sont ces quelques vers en exergue des âmes grises de Philippe Claudel qui m’ont conduite à l’homme de peu de Jean-Claude Tardif.

Parfois cela tient à pas grand chose, la découverte d’un auteur : un chemin tracé, une résonance entre deux livres, deux écrivains… et puis surtout, cette promesse de bonheur, que l’on devine entre les mots.

mots-jetés, brindilles entre deux amis
consolés par leurs gestes.

J’ai commencé la lecture, et très vite, je me suis retrouvée aux côtés de l’auteur, l’écoutant me raconter cet homme de peu, me présentant certains de ces compagnons de voyage, d’accueil et de partage :  poètes et amis…

Petit à petit, sont remontées doucement :

des odeurs d’enfance séchée
que l’on tient au secret
dans une armoire de chêne.

En ce temps où l’enfant écoutait, apprenait autant des silences que des mots, petite main enserrée dans celle calleuse et ample de l’ancien ; en ce temps où

Un livre prêté…
Nous l’appelions lucarne
d’où les mots s’envolaient,

s’étiraient telles nos grasses matinées de printemps.

Nous n’osions pas même le refermer
quand nous faisions l’obscurité.

Et puis, il y a les douleurs fantômes de la guerre d’Espagne, si savamment tues qu’elles ne dupent personne : ni les vieux qui peinent à effacer leurs bleus, ni les « enfants-petits » qui savent

que les morts du jardin prolongeaient d’autres morts
sous les paupières d’Antonio. 

J’ai repris la route plusieurs fois, relisant encore et encore

La parole jusqu’à l’écho

Libre d’aller, sans boussole ni plan, je me suis sentie plus légère, délestant de mes épaules tout ce que je croyais essentiel et qui tombait sans peine jusqu’à trouver trace de l’homme de peu. Le mien. Ni tout à fait le même, ni tout à fait différent de celui de l’auteur.

Il me ressemble
lorsqu’il se regarde dans les flaques.

Ce ne sont pas des souvenirs égrainés au fil des pages que vous trouverez dans ce recueil de Jean-Claude Tardif ; c’est la moelle d’une vie.

Demain se fera en silence

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4ième de couv :

Livre des gens simples
émargé à chaque feuille d’une ride sèche
– terre avant l’orage.

Sans autre prétention, nous y forçons la pluie
attendant le meilleur du jour
sous la pelisse de nos remords

avec l’espoir
d’une ode découverte sous la pierre
avant de nous perdre,
mendiants magnifiques,
dans le requiem du poème.
– – –
Jean-Claude Tardif est né en 1963, et vit actuellement en Normandie. Animateur de la revue « à l’index », il a publié une dizaine de livres. Le présent recueil vient clore une trilogie qui réunit « Orcus » (La Bartavelle, 1995) et « De la vie lente » (La Dragonne, 1999) : s’y exprime la voix d’un poète qui garde intacte sa faculté d’émerveillement et de partage.

La belle vitesse – Ariane Dreyfus –

La belle vitesse - Ariane Dreyfus -La belle vitesse d’Ariane Dreyfus, celle qui fait grandir les enfants, je la lis avec mon cœur de maman. Je ne sais comment des yeux d’enfants la reçoivent : Mon ressenti a pris toute la place.

Ariane Dreyfus pose ces quelques mots, comme autant d’instants fugaces saisis au vol, telle une photographe fixant en un clic tous les moments si précieux de la vie de ses petits… Le coup de crayon de Valérie Linder leur donnant vie, tels des premiers dessins.

Les petites graines de nos corps grandissent ; Créateurs de mondes et merveilles, explorateurs débutants et intrépides, sautant d’une pierre à l’autre.

Nous les portons moins dans nos bras. Mais ils ne sont pas encore redescendus.
Ils jouent.

Toujours un peu plus forts. Toujours un peu plus grands. Ils engrangent les trésors de leur vie : l’insouciance, l’amour, la confiance et ce sentiment de liberté quand tout ne tient qu’à faire comme si…

Découvrir qu’ils s’éloignent de nous ; que nos mains se lâchent et que les cordons se cassent…

La belle vitesse - Ariane Dreyfus -Anne disparaît dans le couloir.
Je dois penser très fort
J’ai une petite fille, petite.
Elle reviendra.

Sentir dans nos tripes la boule de cet amour fou ; même pour celui qui ne naîtra jamais…

Il n’y aura pas d’autre enfant
mais pourtant je l’aime aussi.

Savoir les laisser s’envoler quand on voudrait les serrer si fort, encore… Plaisir de les voir grandir et déchirement de les savoir partir. Garder en nous tous ces petits mots, ces regards, jalousement, comme autant de petits bijoux précieux et ce foutu vide au creux de nos entrailles qui ne veut pas se refermer, comme une place à garder, une promesse à tenir… 

« Madame, je vous aime. Voulez-vous être ma maman ? »
Anne

Chanter, je n’oserais pas.

Où qu’on va après ? – Chantal Dupuy-Dunier –

Où qu'on va après ? - Chantal Dupuy-Dunier -Quarante sept pages de bonheur. Je ne sais si c’est vraiment bien de commencer ainsi pour vous parler de la mort ; mais si vous ouvrez Où qu’on va après ? il y a de grandes chances pour que vous pensiez comme moi.

Chantal Dupuy-Dunier, elle, ne se pose pas la question. Elle fonce. Elle n’a pas tort, vous me direz. La vie c’est court. Et :

 

La mort,
c’est simplement : Ça dort.

Tout ce qui vivait,
tous ensemble
les fleurs
les chats

les hommes…

(…)

Cette sorte de sommeil
d’où on ne se réveille jamais.

Ce genre de choses qu’on ne dit jamais aux mômes. C’est trop petit un enfant. Ça peut pas comprendre. Et puis, c’est fragile. Faudrait pas le casse l’abîmer, le fêler… Parce que bien sûr, quand on est grand, la mort, ça passe tout seul. Pour ceux qui restent, bien sûr, ça coule et ça ruisselle sans traces et sans bosses sous la carapace. D’un coup, on comprend tout. C’est sûr !

Où qu'on va après ? - Chantal Dupuy-Dunier -

Si vous ne croyez pas à cela, il vous reste Où qu’on va après ?

Pour la rose, la chèvre de Monsieur Seguin, le vieux monsieur du 5ième, le petit gosse d’en face et même Monsieur Seguin : C’est idem.

Ils meurent tous les hommes.
Ils se retrouvent un jour tous ensemble.

Ça me fait tout drôle quand j’y pense :
rejoindre au creux d’une poignée de terre
des gens qui auraient jamais voulu
me serrer la main de mon vivant

Mais n’allez pas croire qu’avec ça, vous allez traumatiser la petite prunelle de vos yeux. C’est cru, c’est net, c’est dit. Mais c’est aussi plein d’humour et de belles images (superbes illustrations d’Elena Ojog, tout en finesse, couleur sépia) qui n’enlèvent rien à la poésie et au petit brin de philosophie qui pointe le bout de son nez.

Et la mémoire dans tout ça ?
La conscience ?
L’esprit ? L’âme ?

Et c’est à la fois tellement plus que tout ça, que j’ai l’impression de survoler toute la richesse de ces quarante sept petites pages.
Alors… vous laissez les découvrir.

Je vous l’ai déjà dit :
j’suis poète, moi, pas scientifique.
Voudriez pas que je sois philosophe en plus !

Où qu'on va après ? - Chantal Dupuy-Dunier -

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4ième de couv :

Les animaux, les petits, les gros, ils meurent pas toujours des mêmes causes mais ils meurent tous, même le loup, même les puces sur le dos du loup de la chèvre de Monsieur Seguin (et même Alphonse Daudet, l’inventeur de la chèvre, il est mort. Mais j’anticipe… ).

Fruits time – Jean-Claude Tardif –

Fruits time

Offerts avec amour
en quelques mots ciselés
traits d’esprit colorés
et gorgés d’humour

à croquer sans modération
à la plume ou à pleine dent
peu importe les générations
du moment que tu as gardé
malice et sourires d’enfant

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4ième de couv :

Fruits time est une sorte de verger et, comme certains bestiaires, il est extraordinaire. la cerise « passe parfois de l’oreille à la bouche », l’orange fréquente « les beaux quartiers », la fraise on  » la porte autour du cou » tandis que la noix rappelle « le cerveau des premiers âges » ou que le raisin sait que « tout est vain ». Dans l’odeur des mots, le suc des phrases, la chair ferme des images, le lecteur se laisse doucement aller à une ivresse heureuse qui ouvre une connaissance plus vraie que l’arrière-goût de ces fruits que l’on mord à plaines dents.

Correspondances – Valence Rouzaud –

Correspondances - Valence Rouzaud -Cher poète,

J’ai hésité à vous écrire – pour de vrai, avec de l’encre et du papier – de peur de quoi ? Je ne sais… La poésie est une chose intime, qu’on l’écrive ou qu’on la lise, mais de cette intimité qui rapproche les êtres et se partage sans barrière ni intermédiaire. Pudeur peut-être ? Sans doute. Et puis je me suis dit, pourquoi pas ?

Je viens de terminer ce courrier que vous lirez peut-être – Boîte Postale XXX, Paris cedex ; cela sonne comme une balise, dernier point d’encrage dans une société que vous ne ménagez pas. Mais n’est-ce pas là, la mission du poète ? Écrire avec son cœur sans flagornerie ni flatterie au risque de ne recevoir pour tout retour que rires et moqueries, quand ce n’est l’indifférence… Regardez l’Albatros de notre vénéré Charles, gauche et veule parmi les hommes.

La poésie est en perdition ! C’est l’époque qui veut cela ! Je ne sais… Est-ce les hommes qui se contentent de peu ? Moi, nous, tous peut-être, qui nous laissons happer par les belles couvertures des têtes de gondole, par les émissions de radio ou télé qui veulent nous dicter ce que nous devons lire, regarder, aimer ?

Que vaut le petit budget de l’idéal devant les rêves cossus du grand capital.

Nous laisserons nous dompter comme des lecteurs de rien et savants sur tout ou reprendrons-nous avec le poète ce cri du cœur :
Ah la poésie ! Quelle mauvaise nouvelle pour les barbares
.

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 Le 31 janvier 2017,                                                                                              
Liza Helle

Cher Valence Rouzaud, Cher Poète,                

J’ai reçu cette proposition de vous lire, avec réserve et, disons-le, une certaine méfiance. Je ne voulais pas me sentir obligée, tenue de dire « J’aime », même qu’un peu, si ce n’était pas le cas. J’ai sans doute été trop directe dans ma réponse. Mais peut-être ce que je vais vous dire ne vous en paraîtra que plus sincère ?

J’ai pris le temps de vous lire. Et vous relire. Un peu chaque matin. Reprenant le fil des mots, le soir venu. Comme une respiration. Un entre deux. Je me suis tant retrouvée que j’ai fait mienne la majorité de vos lettres. Vos mots sont libres et beaux et nous invitent à la réflexion, au rêve et à la découverte. Je me suis laissée piquer au vif par cet anathème jeté à la face de ceux (éditeurs ou auteurs) qui ont tué le rêve, déchiré les cerfs-volants, enterré l’idéal pour faire marcher la machine à fric.

Certains s’écoutent parler et il y en a même qui se regardent écrire.

On vous sent amer ; un brin désœuvré face à cette réalité. Mais n’est-ce pas là, tout simplement, le constat d’un homme qui a su dire non ? Libre comme un mot chargé d’un nouveau monde.

Correspondances - Valence Rouzaud -Penser à Jean-Claude Tardif, poète et directeur de la revue à l’index en lisant votre lettre aux revuistes et le retrouver destinataire, quelques pages plus loin, d’un de vos courriers. Surprise et questionnement : Seraient-ils si rares, ces hommes de peu, qui savent mettre entre parenthèses ce temps si précieux de l’écriture pour porter les mots des autres, comme s’ils étaient leurs ?

De cela la majorité se raille. Que sait-elle de notre salaire journalier !… Quand à la lampe du soir, bombardé de boules de pétanques, le cerveau se fait boulodrome jusqu’à s’endormir avec des mots et rêver de phrases.

Si tous ceux qui écrivent de la poésie, se mettaient à en lire, que de recueils prendraient vie, que de poètes auraient la chance d’être lus et découverts, que de belles œuvres verraient le jour et sa lumière…
Les auteurs ne seraient pas obligés de mendier à la DRAC, de servir la soupe convenue à Gallimard et Cie pour pouvoir goûter au plat du jour, de dépouiller Arthur pour s’habiller en Paul, de flatter les minables puissants pour avoir le droit de racler, après les festins, les gamelles…

Quelle misère !

Et pourtant, je ne les blâme pas. Moi aussi, j’y ai cru. J’ai présenté des projets, candidaté pour des résidences et frapper aux portes des suffisants, flattée là d’un regard, ici d’une écoute, avec au bras, ma condition de peu. Jusqu’à ce que – hélas comme beaucoup – je réalise que j’y perdais mon âme…

Le poète n’a pas lieu d’être s’il est servile et voûté.

Cette lucidité et cette loyauté ont un prix : le silence et la mise au ban, qui ne sont rien à côté de la tristesse de ne pas être lu.

En votre compagnie, j’ose croire encore que les mots circulent, que la poésie vit, que les poètes brandissent leurs plumes et continuent le combat. Je ne veux me résoudre à cette lassitude, à cet abandon que je sens parfois au détour de vos mots. J’aimerai vous dire : « Ne lâchez rien ! Les mots sont perdus s’ils ne sont pas lus ; et les vôtres ne demandent qu’à vivre ».

La vie des livres console la vie des hommes.

Mais qui console le poète ?

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4ième de couv :

Extrait de la préface de Louis DELORME

Ces cinquante-huit lettres ne sont pas qu’un testament littéraire… Valence Rouzaud y dénonce la mainmise sur la littérature par les éditeurs patentés, ceux qui font la pluie et le beau temps en matière de publications et même parfois de récompenses. Et il est bien vrai que l’écrit marginal, celui que l’on retrouve dans les petites revues déshérités qui n’ont pour survivre que l’acharnement de leurs créateurs, que l’on rencontre sur le blog de ceux qui ont encore la foi en un autre monde, ne présente pas moins de richesse que ce qui a l’aval des instances officielles.
(…)
Savourez lentement ces textes. Ils le méritent et n’oubliez jamais : « Les poètes sont des enfants qui détournent les avions avec des cerfs-volants. »

L’Albatros – Charles Baudelaire, Mathilde Magnan –

L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -48 pages de pur bonheur ! Voilà ce qui vous attend, si vous tenez entre vos mains cet album de Mathilde Magnan. Vous allez me dire : « mais c’est de Baudelaire qu’il s’agit ! C’est « son » Albatros qui est en vedette ! » Je vous répondrais que, lorsque vous aurez refermé ce livre, vous aurez les mots de Baudelaire en tête, ce poème si beau qu’il ne se laisse pas enfermé dans les recueils poussiéreux ; Mais dans vos yeux, ce sont les illustrations de Mathilde Magnan, qui resteront…

Premier contact avec la couverture : l’objet livre est beau et d’un format généreux. Je ne résiste pas au plaisir de l’ouvrir, aussitôt reçu : sur ce lavis de bleu et de gris, entre mer et terre, horizon et ligne de fuite, tournant les pages, enfin le voici, le roi de l’azur, tournoyant et ondulant au-dessus du navire…

L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

Très vite, en pleine page, les filets sont là ! On sent les pêcheurs moqueurs, qui se délectent déjà du jeu pervers et cruel qui les attend. Sur le pont, le martyr du voyageur ailé commence. Je les vois tout autour, ses congénères à plumes, assistant au spectacle, témoins impuissants ? indifférents ? complices ? de l’humiliation qui se joue là ! Devant nos yeux…

J’appelle Axelle et les lui présente :
– Toi qui connais les oiseaux sur le bout des doigts, viens voir un peu ! Il y a là un pélican, mais pour les autres…
– Ici tu as un fou de Bassan. Comme son œil est bien rendu ! Il n’y a pas la couleur, mais il est là, son œil perçant. Et ici, tu as une avocette élégante, regarde un peu son bec, c’est tout à fait cela ! Et là encore, un macareux moine. Son albatros, il est top aussi ! Il a bien son air bougon !

L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -
– ah ! Parce que c’est bougon un albatros ?
– bien sûr ! Si tu en avais vu un en vrai, tu le saurais. Il a un air renfrogné, c’est clair, tu le vois tout de suite dans son regard…
– je te dirais que j’ai encore jamais croisé un albatros, mais si tu le dis…
– Tu l’as eu où cet album ? Il est top !
– Babelio et ses masse-critiques… et les Éditions Courtes et Longues* bien sûr, qui jouent le jeu, prennent des risques aussi, en envoyant à des lecteurs landas, les livres auxquels elles croient. C’est eux qu’il faut remercier.
– Je peux te l’emprunter ?

Assise à côté de moi, les pages défilent.

L'Albatros - Charles Baudelaire, Mathilde Magnan -

– Regarde un peu tous ces traits de crayon et tout le boulot qu’il a fait ?
– Elle ! qu’elle a fait. C’est une artiste. Pas un. Mathilde Magnan**, elle s’appelle.
– Elle assure ! Je vais même pouvoir essayer de les redessiner tellement ils sont bien faits. Y a aussi toutes ces ombres. Ce ne sera pas si facile, mais je te jure, Liza, rien que de les voir, cela donne envie de sortir les mines !

Et me voilà les mains vides.
Le Prince des nuées envolé.
L’Albatros au bras d’une autre compagne de voyage…

*Site de l’éditeur : Ici
**Site de Mathilde Magnan, d’où sont extraites les photos : Ici. N’hésitez pas à aller découvrir toute la diversité de son talent !

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4ième de couv :

  « Le poète est semblable au prince des nuées… » Le plus célèbres des poèmes de Baudelaire illustré par l’une des plus talentueuses artistes de sa génération.

L’inhabitable – Ariane Dreyfus –

L'inhabitable - Ariane Dreyfus -– Tu es encore avec un recueil d’Ariane Dreyfus à la main ? Tu en as lu combien, depuis le temps ?
– Je sais pas. Je ne compte pas tu sais. Pas assez en tout cas. Pas assez lu. Pas assez dit.
– Qu’est-ce que tu lui trouves ? J’ai lu celui-ci, enfin des petits extraits par ci par là, grappillés de ci de là dans ta bibliothèque ou sur un coin de tes meubles. Elle se fait l’écho d’une blessure toujours à vif, d’un amour qui ne passe pas dans tous les sens du terme : elle n’arrive pas à « l’avaler », cette rupture ni à la ranger dans les placards du passé… Pas de strophes régulières, pas de rimes, pas de tout ce qui fait un poème, non ? Qu’est-ce qui te plaît chez elle ?
– C’est une force vive, cette femme. Un charbon ardent. L'inhabitable - Ariane Dreyfus -
Quand elle image, j’ai l’impression que c’est universellement vital et urgent ce qu’elle pose là, sur le papier, et la minute d’après, tu réalises qu’elle t’a ouvert les portes de son intimité. Sans pudeur, sans honte et sans sur-exposition. Elle est là devant toi. Et c’est toi qui vit. Et ce sont tes tripes qui se tordent et te creusent avec doulceur, une brûlure, une entaille à te faire frémir…
– C’est même assez cruel, non ? Elle ne fait pas de cadeau, Ariane, quand elle aime trop et qu’on ne l’aime plus ! C’est vrai qu’elle ne cache rien des sentiments, du désir naissant. Et pour certains poèmes, je te dirai, c’est franchement chaud !
– Arrête, tu es un grand garçon ! Me dit pas que cela t’a choqué, je te croirais pas.
– Ah ! Non, c’est pas cela, comme tu le dis, on en voit d’autres tous les jours. Non, car il y a les mots, la façon dont elle amène les choses, donc tu la suis, tu lis, mais à un moment, je me suis posé et je me suis dit : «wahou, mais c’est carrément hot ! », c’est…
– c’est ? tu penses que c’est vulgaire ?
– Non. Pas du tout, justement. Mais différent. C’est cela, différent. Et à la fois très explicite et sensuel.
– Peut-être est-ce parce qu’elle te livre là les gestes de l’amour, les sensations, les désirs de son point de vue à elle, et de ce fait, celui des femmes en général. On a moins l’habitude de lire ce thème sous cet angle-là en poésie : si les poètes-hommes magnifient le corps de la femme, pourquoi les poètes-femmes n’en feraient pas de même avec le corps de l’homme ? Dans ce recueil, elle te parle d’amour, celui que l’on fantasme, amour naissant fait de désirs et de convoitises, celui que l’on fait, mais sous le seul éclairage féminin, l’homme sous le corps d’une femme, sous ses mots, sous son regard avant, pendant et après, puis celui qui s’en va, que l’on soit prête à le voir partir ou non, que notre cœur ou notre corps en aient fait le deuil ou non. L’inhabitable. Il s’en va – si toutefois, il était vraiment là – mais ne meurt ou ne s’éteint. Alors, il faut vivre avec. Avec ce feu qui brûle, ses larmes et ses colères qui explosent. Et la rancœur aussi…

L'inhabitable - Ariane Dreyfus -L’amour physique est sans issue faisait dire Serge à Jane.
Je le sais. Mais si je l’avais su.
– Et elle le savait ?
– J’en sais rien. Quelle question ? Enfin, peut-être… – Serait-ce le délitement de la vie après « la bouche de quelqu’un », après la fuite de l’amour-amant ? – avec cette perte énorme quand il lâche la main, ce trou béant laissé, ce désespoir et cette angoisse terrible :
« Je voudrais que l’ami revienne. »

Nos conversations, Stéphane, nos poèmes.

Je passe mon temps à ne pas pleurer, penchée.
Sur les tiens dont aucun ne s’effraie même si donnent soif – la gorge va à l’âme – du sexe le sperme, de la peau la sueur, toujours salive au moins langue : autant de sanglots, ce rythme.

Les pages, ces joues surmontées.

L'inhabitable - Ariane Dreyfus -… Stéphane Bouquet, à qui elle dédie ce recueil, ami-poète, qui a aimé aussi – et souffert – béquille et branche en survie ?

« Comment tu vas ? »
Tu n’es pas de ceux qui prennent dans leurs bras, ton geste, ce sera l’incroyable sourire si j’ai fait un vrai pas. « Comment tu vas ? » Tu attends que je réponde, je vois le pont, et toi de l’autre côté d’eau transparente.
De douleur sans secrets.
Tu ne me plains pas.
Tu m’offres le bain d’eau froide.

 …mais c’est pas cela qui est important.
– Alors, c’est quoi l’important ?
– Le poème. C’est le poème l’important. Le poème, la poésie qui vit. Tant qu’il y aura un lecteur derrière, tant qu’il y aura quelqu’un pour dire, lire et s’émouvoir. C’est cela l’important, non ?
– Tu lâches jamais rien ! Hein ?
– Non. Jamais !
Faut pas…

La bouche de quelqu’un – Ariane Dreyfus –

La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -Écrire des poèmes, comme on aime. Les laisser jaillir de soi, comme un cri, une décharge qui cambrent tout le corps : « L’amour n’ôte pas ses mains. (…) Pas de porte close dans le poème. »

Écrire comme on enroule ses bras et ses jambes autour du corps de l’être aimé.

« Tant que tu n’es pas parti je ne ferme pas les yeux.
(…)
Le oui, le tien,
Répété jusqu’au ventre.

Nous qui commençons
Tout devient croyable.
(…)
J’écris plus fort que me souvenir. »

Écrire pour combler l’attente, le manque, quand les corps se séparent.

« Je vais encore demander si c’est un poème, mais je ne demande plus si je t’aime . »

Savoir que « les caresses passent, la vie aussi c’est pas à pas », et se demander, entre deux, « Qui dérivera ? »

La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -Gérard Schlosser (né en 1931)
Le Baiser, 2010
Acrylique sur toile sablée, 80 x 80 cm

Mendier la caresse. Attendre les pas qui font crisser les graviers, laisser la porte entre-ouverte et le lit aussi, toute la nuit, le feu allumé à brûler la peau, se réveiller seule, les draps froissés, se dire, oui, il y a eu un corps dans les creux du mien… Se dire :

« Il est parti parce que revenir est un cadeau
Qu’elle aimera beaucoup et longtemps. »

Et puis, le réveil brutal et le retour à une autre réalité :
« Ariane, je ne t’ai jamais aimée. »

Et tous ces poèmes qui sortent et qui jaillissent encore de soi !

« J’enfonce ma tête dans tous les poèmes de ma vie. »

Que faire ?

« Je continue notre livre
Le feu d’une seule brindille. »

Pour rester debout. Continuer à écrire :

«Des phrases, leur poids,
Mieux que se retourner mille fois contre le drap. »

Et ce décompte :
« Encore un poème, encore une nuit finalement vécue. »

« Rien pour retenir ?

Celle qui découvre la boue
Dedans. »

Et puis, « parfois fermer les yeux », « sentir enfin d’autres joues », laisser d’autres lèvres approcher les nôtres – « la bouche de quelqu’un » – et ravir d’autres mains. 

 La bouche de quelqu'un - Ariane Dreyfus -« Pourtant je vous souris sincèrement comme on se lève quand c’est tout fracassé.
(…)
Il faudrait reprendre tous les mots pour maintenant, les laver au ruisseau qui glace les mains, s’appuyer longtemps sur ses genoux. Souffrir pas à cause des sentiments, je resterai jusqu’à ce qu’on embrasse la bouche de mes mots.
(…)
J’ai tellement écrit pour seulement ouvrir la bouche. Il faudrait des mots à peine sortis, mouillés encore de langue. J’oserais me tourner vers vous, dans mes yeux le regard et si vous aussi tu m’émeus.

Si toi aussi je n’écrirais plus. »