J’ai longtemps eu peur de la nuit – Yasmine Ghata –

indexJ’ai lu ce livre en une soirée. Je n’ai pas pu le lâcher. Le récit commence sur la préparation d’un atelier d’écriture au sein d’une classe de lycéens. La consigne est simple : chacun des ados participants devra amener pour la prochaine séance, un objet ancien, ancré dans l’histoire familiale et auquel il est attaché…

Une demande simple et pleine de promesse d’écriture, qui va se révéler difficile pour Arsène, jeune orphelin rwandais qui a échappé aux massacres. Il aurait pu laisser tomber la consigne et broder une histoire avec n’importe quel objet sorti d’un placard. Mais non. Arsène apporte au lycée la seule chose matérielle qui le rattache à son pays d’origine, son histoire : une vieille valise en cuir.

J’ai choisi cette valise car c’est la seule chose qui me reste de ma famille biologique et de mon pays natal, Le Rwanda. Elle m’a sauvée la vie. 

Yasmine Ghata nous livre là une histoire poignante, sans user de procédés éculés pour amener l’émotion à tout prix. Le récit navigue entre deux histoires parallèles de perte et de souffrance, incomparables : celle de Suzanne, animatrice de l’atelier, qui se remémore sa vie après la disparition de son père…images

Suzanne devint muette ce jour-là, la colère et la frustration étaient trop fortes. Aucun son ne pouvait plus sortir de sa bouche. Les mots étaient une forme de légèreté qu’elle semblait avoir perdue à jamais.

… et celle d’Arsène dans sa fuite en avant, son errance sans but, gamin affamé et terrorisé devant les cadavres et les massacres, avec en tête une seule obsession, celle de respecter la volonté de sa grand-mère : fuir pour rester en vie !

Plus rien ne peut te faire peur, toi qui as erré si petit dans ce paysage hostile. Si, une chose te fait peur, te terrorise même, c’est de raconter. Ces événements enfouis dans ta mémoire pourraient ne jamais avoir existé, tu te dis parfois que c’est une légende qui court sur ton enfance.

Ce qui les relie : les mots. Cette fantastique possibilité de se reconstruire par l’écriture…

Les paroles pour l’un, l’écriture pour l’autre les conduisent à la recherche de soi. 

Doucement, tout doucement. L’un raconte et l’autre prend la plume, suspendue à son histoire maintenue si longtemps enfouie, pour ne pas avoir mal. Pour pouvoir continuer, avancer. Petit à petit, le récit prend forme et la douleur qui n’avait jamais été exprimée, se dissipe peu à peu pour laisser place à une formidable envie de vivre !

¤ ¤ ¤
4ième de couv :

Tout commence lorsque Suzanne, qui anime des ateliers d’écriture, demande à chacun de ses élèves d’apporter un objet de famille susceptible d’illustrer sa vie personnelle. L’un d’entre eux, Arsène, un orphelin rwandais réfugié en France après avoir réussi à échapper aux massacres qui ont ensanglanté son pays, doit avouer qu’il ne possède rien d’autre qu’une valise qui lui a servi d’abri durant sa fuite. C’est à partir de cet objet singulier que Suzanne va le convaincre de lui raconter son itinéraire et de lui livrer le secret de sa jeune existence. L’exercice devient pour Arsène le moyen d’exorciser sa  » peur de la nuit  » et de renouer les fils d’une identité dévastée, tandis que Suzanne accomplit son propre rituel du souvenir en revenant, pour un ultime adieu, sur les traces d’un père prématurément disparu. Par la grâce de l’écriture et de l’imaginaire.

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L’enfant qui mesurait le monde – Metin Arditi –

indexIl y a tellement à dire sur ce livre – et tellement a été dit – que j’aimerais vous parler simplement de ce qui m’a touchée, interpellée, marquée :

– la douleur d’un père venu vivre sur les lieux du décès de sa fille, espérant ainsi rester au plus près d’elle, ne pas tout à fait la perdre, en posant ses pas dans les siens. Refaire les trajets, continuer les projets, grignoter quelques olives noires, un peu de tomates et de fromage feta dans un pain à la farine de maïs, le regard perdu dans les vagues, assis sur le sable. Ne pas effacer la trace.

– l’amour d’une mère pour son petit garçon autiste, qui fait du mieux qu’elle peut tous les jours, pour arriver à tout concilier : aller travailler en le sachant en sécurité, lui apprendre à gagner petit à petit de l’autonomie, de l’assurance, créer autour de lui un espace où il peut évoluer sans terreur, cris et pleurs.

– l’angoisse de cette question toujours présente : « qui allait s’occuper de Yannis quand elle ne serait plus là ? » Cette question, aucune maman ne devrait avoir à se la poser…A-2737027-1460874725-8933.jpeg

l’image de Maraki, tournoyant sur son bateau, les notes entêtantes du rebetiko et la voix de Sotiria Bellou à plein dans les oreilles. Ce moment de grâce qui la fait tenir…

– la Grèce : sa mer, ses criques et cette terre, si belle ! Metin Arditi ne nous y emmène pas. On y est d’emblée. C’est assez saisissant.

– Cette place que les habitants offrent à Yannis, dans leur vie et la vie du village. Elle paraît saugrenue au départ, avec cet instant où tout se fige pour l’enfant qui mesurait le monde. Ce moment partagé qui signe son appartenance au monde des autres. Comme une reconnaissance.

Et n’allez pas croire que c’est un récit larmoyant. Bien au contraire : l’écriture, l’histoire sont flamboyantes. Metin Arditi inscrit son récit dans la modernité en abordant les préoccupations actuelles et légitimes de la population grecque : comment survivre économiquement ? Comment satisfaire l’Europe et ses énarques tout en ne perdant pas son âme ?

Aujourd’hui, ce n’est pas Milos que nous combattons. C’est le FMI, L’Union Européenne et la Banque Mondiale.

Je vous laisse découvrir l’issue de ce combat, en concluant avec une toute petite phrase :

Yannis, tu es un trésor !

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4ième de couv :

À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude.
Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits…
Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l’île s’interroge, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

Les mots entre mes mains – Guinevere Glasfurd –

41+rg1HMkBL._SX210_Quel portrait de femme étonnant nous livre là Guinevere Glasfurd ! Au point qu’on en oublie totalement presque Descartes. Franchement, pour moi, l’attrait principal de Les mots entre mes mains ne fut pas de connaître les tenants et aboutissants de la liaison du grand philosophe avec une servante, lors d’un de ses exils aux Pays-Bas ; mais bien de partager avec Helena Jans, la vie des femmes de son époque et de sa condition. Et que dire de cette quête des mots et du langage, cette opiniâtreté à vouloir s’approprier l’écriture à la plume avec toutes les difficultés matérielles que cela supposait : comment se procurer l’encre, le papier ? Comment ne pas gâcher le peu qui a été donné ? Et ce geste de lisser la plume entre ses doigts juste avant de la tremper dans l’encrier et de commencer à écrire… Et tout cela, en secret, avec la peur d’être découverte car au XVIIème siècle, c’était sacrilège de vouloir instruire les filles, même de bonne famille, alors que dire des servantes…

– « Qu’est-ce qu’il a, ton bras ?
– C’est rien.
– Non, c’est pas rien ! » Elle remonte ma manche. « De l’écriture ? Il y a des mots sur ta peau. Partout ! »
Elle essaie de s’expliquer cette éruption étrange, frotte dessus avec son pouce.
« C’est arrivé comment ?
– Je les ai écrits ».

Une enfant va naître des amours de Descartes et d’Helena. Le philosophe va alors gérer cette situation en grand-homme (au regard bien sûr de son époque) avec le souci premier d’éviter le scandale pour continuer ses recherches et son œuvre, tout en conciliant sa paternité et sa relation avec Helena. Ce qui forcément, ne sera pas simple : on ne peut disposer des êtres comme des choses et son ancienne servante n’a pas l’intention de jouer le rôle qu’il compte lui assigner.

Mais s’il ne remarque pas que je m’en vais, je ne sais plus dans quel monde je suis désormais : un monde qu’il a organisé pour son plaisir – à l’encontre des règles et de celles que je suivais jusqu’alors ? Serais-je surprise si je me réveillais un jour pour découvrir que, finalement, la Terre tourne et que Dieu a disparu ?

Helena veut un avenir pour sa fille. Cette enfant va la pousser à établir cette fameuse liste (que je vous laisse découvrir) et qui va être le fil rouge de sa vie…images

Guinevere Glasfurd nous plonge vraiment dans l’univers de cette époque ; que ce soit le monde des lettres et des sciences du XVIIème, les enjeux et les tâtonnements des recherches de Descartes et leur réception auprès des savants du monde occidental, la condition féminine, le parcours d’un livre de sa rédaction à l’objet imprimé jusqu’à sa diffusion… tout est juste et crédible !

Le seul reproche que je ferai, c’est le rythme du récit qui aurait mérité d’être un peu plus soutenu, surtout dans la première partie, mais là, je chipote ! Car ce rythme colle malgré tout bien à l’histoire.

Et pour finir sur une jolie note, j’ai aimé ce clin d’œil à Virginia Woolf :

J’ai une chambre à moi.
Je ne compte plus les jours.

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4ième de couv :

Quand Helena Jans van der Strom arrive à Amsterdam pour travailler chez un libraire, la jeune femme, fascinée par les mots, a appris seule à lire et à écrire. Son appétit pour la vie et sa soif de connaissance trouveront des échos dans le cœur et l’esprit du philosophe René Descartes. Mais dans ce XVIIe siècle d’ombres et de lumières, où les penseurs sont souvent sévèrement punis, où les femmes n’ont aucun droit, leur liaison pourrait les perdre.
Descartes est catholique, Helena est protestante. Il est philosophe, elle est servante. Que peut être leur avenir?

À partir d’une grande histoire d’amour avérée et méconnue, Guinevere Glasfurd dresse le portrait fascinant d’une femme lumineuse en avance sur son temps. Un roman de passion et de liberté sur fond de fresques envoutantes des Pays-Bas au « siècle d’or ».

 

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air – Darragh McKeon –

indexDarragh McKeon dans Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, situe principalement son roman en Union Soviétique, de la catastrophe de Tchernobyl à nos jours. Nous connaissons tous, ce que fut l’État soviétique avant la Perestroïka et nous savons la manière désastreuse dont ces dirigeants ont géré la catastrophe nucléaire, préférant sacrifier des populations entières au nom de la préservation de la sacro-sainte Patrie et de son idéal politique. Peut-être avez-vous lu beaucoup de livres sur ce sujet, certains parfois insoutenables, révoltants ou poignants – la supplication de Svetlana Alexievitch est tout cela à la fois – et on peut se demander ce qu’un jeune auteur irlandais pourrait apporter de plus sur un tel sujet ?

Darragh McKeon ne s’attache pas spécialement à la tragédie qui s’est déroulée, même si c’est forcément un point central de son récit, mais plus aux personnages dont la vie va, pour chacun différemment, être impactée par cette catastrophe. Comment peut-il en être autrement ? C’est la première chose qui vient à l’esprit. Comment peut-on organiser sa vie après ça ? Et bien, Maria, Evgueni, Sofia, Artiom et tant d’autres l’ont pu. Et pour une raison fort simple : la désinformation, alliée à une répression de fer et une mise à l’écart des victimes (populations proches, liquidateurs, etc) a paralysé et anéanti toute réaction de masse possible. Seul Grigori, chirurgien appelé sur les lieux de la catastrophe, se démène avec les armes qu’il a et un sacré courage pour essayer d’informer, soigner, sauver, agir…, sidéré et révolté par les décisions prises au plus haut degré de l’État et suivies passivement et sciemment en toute connaissance de la situation et des conséquences d’une telle obéissance. Seul, il lutte, jusqu’à ce qu’il ne se contente plus que de soigner, apaiser les maux, et sauver le peu de vies qui peut encore l’être. Et pour combien de temps…

combats humains, combats de chiens.
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On a cette impression terrible que ce drame sans nom, aux conséquences qu’aucun autre état du monde n’avait encore eu à gérer dans son histoire, ne pèse pas bien lourd devant le poids de la répression, la peur d’être dénoncé pour dissidence, de perdre son emploi, de ne plus pouvoir subvenir au besoin de sa famille…

Il faudrait un gros tuyau d’arrosage pour nettoyer toute l’Union soviétique, faire table rase du passé. Virer ceux qui sont au pouvoir. Promouvoir les personnes de talent. Écouter les nouvelles idées. Il faudrait procéder à tout cela, mais ça n’arrivera jamais. Le système ne le permettra pas.

Il y a quelque chose de pathétique dans leurs histoires et pourtant, on se demande comment il aurait pu en être autrement. Et c’est triste et déprimant d’en arriver à cette conclusion. Mais tant que les Hommes seront prêts à TOUT pour défendre une idéologie, tant que les réalités imaginaires (quelles qu’elles soient : religieuses, politiques, et même humanistes…) auront plus de valeur que la réalité des êtres de chair et de sang, des terres et des océans, … voilà ce qu’il en coûtera ! Voilà le prix qu’il nous faudra payer !

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4ième de couv :

En URSS, en 1986.
Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins.
Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture, et tente de faire oublier son passé de dissidente.
Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s’étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé.
Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières de l’aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante.
Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer.
La vie de ces quatre personnages va changer. Le monde ne sera plus jamais le même…

 

Une vie sans fin – Frédéric Beigbeder –

indexTrès partagée sur cette lecture. Le début m’a vraiment emballée : rythme, pertinence des réflexions (la théorie du selfisme façon Beigbeder vaut son pesant de likes), humour… enfin, je me voyais déjà brandir une foultitude d’étoiles à grand renfort de compliments dithyrambiques, et puis…

Et puis, je me suis lassée.

Lassée de ces visites et déplacements incessants de cliniques en professeurs, de la mise en scène de sa vie, de ce côté people et un peu bobo, qui m’a semblé souvent présent pour contrebalancer un discours qu’il craignait peut-être un peu trop sérieux.

Et pourtant, le sujet est intéressant et on ne peut pas reprocher à Frédéric Beigbeder de n’avoir pas su le développer. Il colle tout à fait aux questionnements que chacun peut avoir face au rendez-vous avec la mort qui semble forcément plus proche à 50 balais qu’à 20 printemps, aux enjeux de la science (et de la finance) face aux balbutiements du transhumanisme. Enfin, balbutiements… Certaines options et recherches, éthiquement condamnées et légalement interdites chez nous, se développent ailleurs et risquent bien de changer la donne de nos sociétés dans quelques décennies.

Tel était le rêve des biotechnogénéticiens : composer une espèce, comme un musicien compose une symphonie.

Le fossé entre les 10 % les plus friqués de la planète qui pourront avoir accès aux bienfaits de ces découvertes et les 90 % des autres (vous et moi) n’a pas fini de se creuser… bon, ça, ce n’est qu’un avis personnel.

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Il fallu rapidement créer de nouveaux collèges pour les « sur-enfants » dont les notations n’étaient pas mesurables avec les moyens d’évaluation ordinaires.
(…)
La suite n’était pas compliquée à prévoir : le génocide des sous-hommes par les machines biologiques était indispensable pour régler le problème de la surpopulation et du réchauffement climatique.

En conclusion, donc, si vous adorez Beigbeder, peut-être le trouverez vous plus sérieux (c’est qu’il arrive quand même à grandir, le bougre), mais cela ne vous empêchera pas de le suivre avec plaisir dans sa recherche du Graal (la vie éternelle) ; et si comme moi, vous n’êtes pas forcément fan du Monsieur, sans pour autant le détester, vous passerez malgré tout de bons moments à la lecture de ce livre et si son côté « moi-je » ne vous dérange pas, ce sera peut-être un sans faute.

Mais dans tous les cas, vous rirez beaucoup ! Et n’est-ce pas un atout précieux face à la perspective d’une vie sans fin ?

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4ème de couv :

« La vie est une hécatombe. 59 millions de morts par an. 1,9 par seconde. 158 857 par jour. Depuis que vous lisez ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont décédées dans le monde – davantage si vous lisez lentement. L’humanité est décimée dans l’indifférence générale.
Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien sous prétexte que c’est un processus naturel ? Avant je pensais à la mort une fois par jour. Depuis que j’ai franchi le cap du demi-siècle, j’y pense toutes les minutes.
Ce livre raconte comment je m’y suis pris pour cesser de trépasser bêtement comme tout le monde. Il était hors de question de décéder sans réagir. »

 

Aveu de faiblesses – Frédéric Viguier –

51RfkixIjnL._SX210_Ce livre est une machination démoniaque ! Tu le commences en te disant « Bof ! Bof ! Bof ». Faut dire que le narrateur est un ado de 16 ans, qu’on pourrait classer dans les moins dégourdis du panel, bien que des esprits mauvais me susurrent à l’oreille qu’ils sont maintenant tous comme cela ! Faisant taire les voix parentales en trauma avec leurs rejetons, je ne cautionnerais pas cette médisance. Mais fort est de constater qu’Yvan ne brille ni par sa culture, ni par son éloquence – Quoi que : « tyrosémiophilie » fait partie intégrante de son lexique, alors que moi, telle une pauvrette, j’ignorais totalement de quoi il s’agissait. Pour info, c’est l’activité de collectionner les étiquettes de fromages – . Tout cela pour dire que, forcément, les premières phrases ne te mèneront pas à l’extase. Mais surtout, lecteur, ne t’arrête pas à cela ! Car, passée la dizaine de pages, fais-moi confiance, tu y seras aux côtés d’Yvan, ce gamin laid et un peu enrobé, doté d’une mère qu’il adore, même si elle a quelques péchés mignons : la sculpture sur beurre et la recherche éperdue de boîtes de fromages en tout genre… Quant à son père, il l’évite. Faut dire que cet ouvrier désabusé apprécie largement mieux franchir la porte du bistrot que celle de sa maisonnée.

Je ne connais rien à l’ivresse, je ne connais que le mot. Je pense que c’est une invention qui rend la solitude supportable, je n’ai jamais essayé, je suis pourtant seul, mais j’ai ma mère, et je pense que c’est un rempart à l’ivresse.

Ce qui fonctionne pour le fils, ne semble pas convenir au père.

indexJe pourrais te raconter l’accroche ou le nœud du récit qui va faire flancher ton petit cœur de lecteur au sein de ce Germinal des temps modernes – Il paraît que Frédéric Viguier n’en est pas à son coup d’essai et que sous sa plume, la misère sociale devient écrasante –, mais je n’en ferai rien ! Je sais, ce n’est pas fair-play, mais que veux-tu : je ne serais pas celle qui va te pourrir la lecture de ce livre.

Car à partir du moment où tu vas l’ouvrir, tu vas rentrer dans la tête de ce gamin. Tu vas t’approprier ses mots, ses angoisses, ses peurs… et tu vas assister à un réel coup de maître !

C’est pas compliqué la liberté, c’est pas une question d’endroit, c’est dans la tête que ça se passe.

Et dans ta tête, peut-être que tu vas la sentir te quitter, cette liberté. À un moment donné tu verras : tu vas la sentir partir…

On ne grandit jamais seul, Yvan, jamais. On peut jouer un rôle, simuler, faire semblant de ne plus avoir peur, mais grandir c’est autre chose.

Allez ! Je te laisse sur cette belle pensée, en espérant que tu viendras m’en toucher quelques mots, si toutefois tu te décides à faire tien cet aveu de faiblesses…

¤ ¤ ¤
4ième de couv :

« Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle. »

Ressources inhumaines, critique implacable de notre société, a imposé le ton froid et cruel de Frédéric Viguier dont le premier roman se faisait l’écho d’une « humanité déshumanisée ». On retrouve son univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social. Mais au drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue.

 

La femme qui tuait les hommes – Eve de Castro –

41PwHdvMXAL._SX195_Premier coup de cœur de l’année que je dois à Babelio et aux éditions Robert Laffont ! Eve de Castro dans La femme qui tuait les hommes nous offre deux portraits de femmes saisissants. La première vit en Russie au tout début du XXe siècle. Elle se fait appeler Léna et est une sorte de justicière se portant au secours des femmes russes, battues et asservies par des maris violents dont elle se presse de les débarrasser… ce que d’aucuns appellent une tueuse d’hommes !

la tête haute, les épaules ouvertes, le torse bombé. Je voulais ressembler à une guerrière, à la figure de proue d’un navire.

Rude femme du peuple, elle n’a d’yeux que pour le jeune Vladimir Illich.

Je voulais que tu sois là comme on veut que Dieu existe et que la mort soit un début.

La seconde, Jeanne vit à Paris à notre époque. Elle est une vieille femme qui a traversé la vie comme une feuille emportée par le vent : sans liberté ni rébellion. Seulement une sorte de fatalisme et de passivité. Retraitée, elle organise sa vie à la minute près pour ne pas sombrer.

On finit par s’habituer, oui. On trouve des fils auxquels s’arrimer, on les tisse, on s’en enveloppe, on se calfeutre.

Jusqu’au jour où elle croise le chemin de Lucie… et celui de Paul Brideau, écrivain qui collectionne les conquêtes comme d’autres les trophées de chasse.

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Eve de Castro nous plonge dans une Russie en plein bouleversement, où la famine sévit et les consciences s’éveillent. Il y a des pages sublimes dans ce livre sur la Grande Famine ; en très peu de mots, l’autrice pose tout de suite le décor et on se retrouve littéralement plongé dans cet enfer.

La vie de Jeanne n’est guère plus clémente, bien que celle-ci semble souvent être plus spectatrice qu’actrice des événements qui la composent. Un peu comme si elle vivait par procuration :

Tu me rapporteras des souvenirs ?

On suit en parallèle ces deux histoires sur deux époques différentes, en se demandant quel sera le lien qui finira par les unir. Puis, Paul Brideau, cet écrivain qui « pose des rails pour que d’autres voyagent » entre dans la danse. Et là, tout prend sens… jusqu’au rebondissement final.

Toi qui me lis et pour qui j’ai vécu, me vois-tu enfin ?

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4ième de couv :

« Jeanne pense souvent au point de bascule. L’instant où la vie change de cours. Où l’homme qui n’était qu’un voisin, un parent, un amant, un fonctionnaire, un commerçant, devient un criminel ou une victime. Quand elle compulse ses dossiers, quand elle punaise une coupure de presse sur son mur, c’est ce mystère qui la hante. L’instant où le passé, le présent et l’avenir cristallisent sans remède.  »

Paris, 2017. Saint-Pétersbourg, 1909. Une rencontre sur un quai de métro. Un hallucinant fait divers. Un voyage entre deux mondes où se noue le destin d’une couturière octogénaire, d’un écrivain coureur de jupons, du jeune Lénine et d’une terrible justicière. Une comtesse savoyarde y côtoie un poseur de rails et un cirque ambulant. De la Russie prérévolutionnaire au Paris littéraire, mêlant humour, tendresse et gravité, Eve de Castro nous embarque, nous bouscule, nous envoûte.

 

Bonsoir, la rose – Chi Zijian –

416Zv4dfWIL._SX210_Bonsoir, la rose de Chi Zijian est un de ces livres dont je ne peux pas dire qu’il m’ait enchanté ni déplu. Le rythme est posé ; la lecture se poursuit comme on déviderait une pelote de laine, sans aspérité, sans soubresaut avec douceur et patience, étonnée et surprise d’en voir si vite la fin.

L’histoire de Xiao’e est celle de beaucoup de jeunes femmes en Chine : un village quitté pour espérer, si ce n’est une vie meilleure, tout du moins, une vie indépendante avec un travail, un lieu où dormir le soir, vivre le jour, et un amour un tant soit peu sincère pour vous accompagner…

Certes, l’histoire de Xiao’e ne se résume pas qu’à cela : elle va être confrontée à un choix crucial (a-t-elle d’ailleurs réellement le choix ? N’est-ce pas tout le poids de son enfance, de sa naissance qui va déterminer pour elle ce qu’elle devra faire ?). Ce moment décisif va la rapprocher de sa logeuse, Léna, une petite dame âgée mais encore d’une grande beauté, emplie de mystères que beaucoup souhaiteraient percer…

Ces deux-là ne se sont pas vraiment reconnues. Elles commencent par s’ignorer, se jauger, se parlent peu, ou pas, pour finir par s’apercevoir qu’elles ont en elles un même secret…

Je ne veux pas entendre la voix du temps, car pour moi le temps est une rivière à sec où plus rien ne coule.AVT_Zijian-Chi_5290

Je n’ai pas lu beaucoup de littérature chinoise, mais, le peu que j’ai lu, ramène toujours à une réalité bien difficile. La famille et ses lois ancestrales sont décisives et souvent intrusives et ne laissent pas toujours aux femmes la liberté de décider de leur destin.

Une femme comme toi, chez nous, on la laisserait pourrir en terre. Qu’est-ce qu’une femme qui ne peut obéir à son homme ?

Les hommes y sont souvent vus comme des êtres égoïstes, infantiles, que ces dames et demoiselles doivent chouchouter et entourer comme une mère poule dorloterait son unique poussin. Et tout cela pour quoi ? Se retrouver esseulée dès les premières rides venues et les petits coussinets d’amour un peu trop confortablement installés autour de ce qui fut de bien jolis attrapes-cœurs. J’ai toujours cette impression que l’homme et la femme ne vivent pas ensemble, mais l’un contre l’autre. Et malheureusement pas dans le sens collé-serré… et ce ne sont pas forcément toujours les hommes qui sont les plus maltraitants ! Œil pour œil, dent pour dent…

On dirait que dans les rapports de couple, quand on se déchire, on régresse de l’état d’animal doué de sentiments à l’état de marchandises, parce que les sentiments ne sont pas plus ou moins chers, mais les marchandises le sont.

Peut-être n’ai-je pas lu les bons livres ?

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4ième de couv :

Il faut d’abord imaginer ce Grand Nord de la Chine aux si longs hivers, les fleurs de givre sur les vitres et l’explosion vitale des étés trop brefs. Puis Xiao’e, une jeune fille modeste, pas spécialement belle, dit-elle, pour qui la vie n’a jamais été tendre :« j’appartenais à une catégorie insidieusement repoussée et anéantie par d’invisibles forces mauvaises ». Et puis Léna aux yeux gris-bleu et au mode de vie raffiné, qui joue du piano et prie en hébreu, dont le visage exprime une solitude infinie. Elle qui avait une vie intérieure si riche, comment pouvait-elle ne pas avoir connu l’amour ? Xiao’e rencontre donc Léna, une vieille dame juive dont la famille s’est réfugiée à Harbin après la révolution d’Octobre. Tout semble les opposer, pourtant on découvrira qu’un terrible secret les lie. C’est un monde où les fantômes côtoient les supermarchés, où les blessures de l’enfance restent vivaces. A la fois désabusé et espiègle, tragique et gai. L’écriture de Chi Zijian est, elle, à la fois étincelante et d’une infinie délicatesse. Un auteur qui n’a pas fini de nous enchanter.

La fugue de mon grand-père – Rémy Brument-Varly –

CVT_La-fugue-de-mon-grand-pere_9365Il y a des fugues qu’on n’oublie pas. Celle-là en fait partie. Ce n’est pas qu’une question d’absence. De manque. De cette part de nous laissée à l’abandon. Non. C’est une question de place à céder. Même quand il n’y en a plus guère…

Mon grand-père le savait. Lui qui parlait peu mais lisait beaucoup. Le cigarillo au bec, assis sur son fauteuil, il voyageait sans témoin ni frontières…

Le grand-père du jeune Billetdoux lui ressemble beaucoup : il parcourt le monde entre les lignes, jusqu’au jour où la cécité décide de mettre un point final à ses escapades livresques. Le vieux ne se laisse pas démonter. Il en a vu d’autres. Mais, il y a une fin à tout, même à la mémoire des mots…

Privé de la vue, il avait entrepris de se réciter tous les poèmes dont il se souvenait. Je ne croyais pas cela possible. Il voulait me faire croire, que, tous ces dimanches, il avait sondé sa mémoire pour exhumer des poèmes, qu’il avait appris par cœur.

Le jeune Billetdoux va prendre alors une décision qui va changer le cours de sa vie : il va s’ouvrir à ce qu’il déteste le plus. Un peu par procuration. Beaucoup par amour…

Je choisis la petite librairie derrière la mairie, elle n’était pas dans le passage et me semblait donc plus discrète…
Un nom bizarre et une ambiance étrange. Une librairie où l’on trouve plus de BD que de livres normaux. Une librairie où on peu parler fort et rigoler. On y respecte le livre en le réinventant dans la vraie vie, avec de vrais gens.
L’Orielle, ce n’est pas un temple du livre. Ce n’est pas un écrin où l’on enferme les richesses du savoir. C’est comme un bistrot. On peut y venir simplement pour parler. Pour être écouté. Les enfants y viennent aussi pour lire.
Les patrons ont une bonne tête, une tête avec un sourire, et des yeux qui vous regardent.*

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Aussitôt reçu, aussitôt lu. Je me suis vraiment appropriée cette histoire dès les premières pages.
Ce n’est pas seulement cette fidélité à un grand-père aimant, que nous conte Rémy Brument-Varly, mais surtout le pouvoir des mots et de la littérature.

Le jeune Billetdoux ne se serait jamais trouvé derrière cette porte, sans la fugue de mon grand-père ; Sans elle, je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui

Tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith

Avec le temps, je suis de moins en moins convaincue que l’art puisse changer le monde, mais s’il y a une chose en laquelle je n’ai jamais douté, c’est que l’art puisse influencer le cours de nos vies et modifier, parfois profondément, ce que nous sommes amenés à devenir. Peut-être ensuite, nous appartient-il alors d’essayer de changer notre monde ?

* L’Orielle a fermé ses portes. C’est cela aussi le pouvoir de la littérature : voyager à nouveau dans des lieux qui font sens et rendre hommage à ceux qui les portent à bout de bras… 

Ishmael – Daniel Quinn –

51C172DY94L._SX210_Choisir un auteur pour la première lettre de son nom (challenge ABC en tête…), être attirée par ce gorille, en couverture – cousin de Yaoundé sorti de la vallée des singes – et tomber sur un texte fantastique (Lisez-le ! Lisez- le !), ce n’est pas plus hasardeux que de répondre à une petite annonce qui dirait en substance ceci :

PROFESSEUR cherche élève souhaitant vraiment sauver le monde — Répondre personnellement.

Continuer la lecture et être happée par un exposé qui commencerait comme ceci : le monde du vivant se sépare en deux, d’un côté « ceux-qui-prennent », de l’autre « ceux-qui-laissent ».

Notre humanité moderne (homo sapiens sapiens) s’arroge la première classe et décime méthodiquement la seconde. Tout droit tombé d’Éden, le spécimen noble détenteur du serpent d’ADN d’Adam, ne mérite pas un destin de chien et s’arrache les tripes et les neurones pour couper ce fil d’Ariane, cordon ombilical qui le relie à la matrice, mère-Nature nourricière, casser la chaîne de l’évolution et établir ses propres lois, celles exemptes de tout commerce avec ce bouillon originel dont il ne peut être issu.
Penser donc ! Faut pas déconner, non plus…

Vivre en expansion continuelle quelques millénaires et réaliser qu’aujourd’hui le mur est là, et qu’on va se le prendre en pleine gueule, si on n’arrête pas nos conneries, qu’on fonce droit dedans, sans frein ni plan B. Bah, bien sûr « C’est le prix à payer »… Mais c’est pas un souci, puisque dans sa grande mansuétude, le dieu progrès et croissance, va nous emmener sur Mars, la Lune, Vénus que sais-je, juste à temps et qu’on va pouvoir continuer à produire et s’étendre. Préparez vos billets…

Applaudir à deux mains à une relecture de nos grands mythes fondateurs d’une humanité qui s’entretue TOUJOURS pour un Dieu, ou un prophète : la chute de l’homme sur terre, Abel et Caïn… Autant de poudre aux yeux pour nous extraire d’une matrice protectrice qu’on exploite et qu’on saigne à blanc, exsangue dans l’indifférence.
Apprendre tout cela de la bouche d’un terrien en cage, et suivre l’éveil de la pensée de ce nouvel élève, lumière après lumière…

Je sais, vous allez me dire : « Bah, quoi ? On ne va pas revenir en arrière non plus ? »
Y a peut-être une autre solution : regarder de l’avant, lucide et honnête, et continuer à avancer, mais AUTREMENT…

« ÉLÈVE a trouvé professeur voulant vraiment sauver ce monde — Agir personnellement. »