Check-point – Jean-Christophe Rufin –

4100OWdLDbL._SX210_Donner pour une cause humanitaire, en restant bien au chaud chez soi, et prendre le volant d’un camion pour apporter vivres et vêtements dans une Bosnie en guerre, sont deux choses bien différentes. Avant de lire Check-point, j’aurai eu tendance à penser qu’elles avaient néanmoins en commun ce désir d’aide et d’assistance à apporter à des populations civiles, premières victimes des conflits armés. Depuis que je l’ai lu, je m’aperçois que tout cela n’est pas aussi simple que ça et que de nombreux facteurs (politiques, sociaux, humains) interfèrent bien souvent dans les meilleures volontés du monde…

L’idéal qui l’avait d’abord amenée là révélait son caractère dérisoire, presque ridicule. Ces caisses défoncées semées sur une route étaient l’image tragique de l’impuissance humanitaire. Face à l’horreur et à la complexité de la guerre, ces ballots de vêtements, ces colis de nourriture et ces boîtes de médicaments étaient tout simplement grotesques.

Sur ces cinq personnes embarquées dans ce convoi, deux ont vraiment une vision idéaliste de l’aide, chacun à leur manière ; pour les 3 autres, cela reste bien différent…

Il se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu’ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c’était d’avoir trouvé des « bénéficiaires ». Grâce à eux, l’association allait pouvoir recevoir l’argent de l’Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner.

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Il ne faut pas oublier que ce livre de Jean-Christophe Rufin est avant tout un thriller et que si votre motivation à sa lecture, est d’en savoir un peu plus sur cette guerre, vous risqueriez d’être déçu…

J’ai aimé que l’auteur nous fasse partager sa connaissance de l’action humanitaire, des ONG et des scènes de guerre à travers son récit. Malgré tout, Check-point est beaucoup plus centré sur la psychologie, les motivations des personnages et cette tension entre eux qui monte crescendo jusqu’au dénouement final. Ce qui en fait pour moi, une lecture plaisante mais qui aurait gagné en profondeur si l’auteur avait pris le parti de développer les motivations données en postface.

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4ième de couv :

Maud, vingt et un ans, cache sa beauté et ses idéaux derrière de vilaines lunettes. Elle s’engage dans une ONG et se retrouve au volant d’un quinze tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre.
Les quatre hommes qui l’accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l’image habituelle des volontaires humanitaires. Dans ce quotidien de machisme, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence.
Et la véritable nature de leur chargement.

À travers des personnages d’une force exceptionnelle, Jean-Christophe Rufin nous offre un puissant thriller psychologique. Et l’aventure de Maud éclaire un des dilemmes les plus fondamentaux de notre époque. À l’heure où la violence s’invite jusqu’au cœur de l’Europe, y a-t-il encore une place pour la neutralité bienveillante de l’action humanitaire ? Face à la souffrance, n’est-il pas temps, désormais, de prendre les armes ?

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Le dernier banquet – Jonathan Grimwood –

indexEst-ce parce que ses parents sont morts de faim en le laissant seul au monde ou parce qu’il a été obligé de se nourrir de scarabées vivants, juteux et croquants, que Jean-Marie d’Aumout est autant fasciné et obsédé par le goût de tout ce qui peut se mettre sous la dent ? Je pencherai plutôt pour la seconde hypothèse. Après avoir goûté à cela, il s’est mis en tête de goûter à tout ! Et quand je dis tout ! C’est tout ! Une longue découverte qui va le mener à l’écriture d’un livre de recettes et d’avis divers sur tous ces aliments d’un nouveau genre. Au XVIIIe siècle, sa passion étonne, surprend, révolte ou écœure. Ou tout cela à la fois…

Jean-Marie d’Aumout est noble. C’est sans doute ce qui lui permet de continuer ses expériences, ballotté par le cours de l’Histoire, les guerres de pouvoir, les bouleversements sociaux et politiques faisant naître la révolution qui sonnera le glas de la noblesse et de ses pouvoirs.

J’ai un avis assez partagé sur ce livre. Il y a des passages un peu glauques – je lui laisse volontiers l’intégralité de ses découvertes culinaires : j’avoue qu’aucune de ses recettes n’a eu grâce à mes yeux ; je ne les ai rapidement, tout simplement pas lues. Par contre, j’ai aimé suivre l’enfance de Jean-Marie et son ascension dans le Monde, les prémisses de la Révolution qu’on devine, la contestation des gueux et le mépris des biens-nés devant la révolte qui gronde. Certains sauront tirer leurs épingles du jeu, d’autres mourront avec l’ancien temps. Quant à Jean-Marie, il regarde tout cela d’un œil indifférent, fort lucide sur les véritables enjeux de cette rébellion en gestation.

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Les intrigues de cour ont cessé depuis longtemps de m’intéresser. Je les laisse à Jérôme et Charles. Quant aux revendications d’Émile autrefois, elles m’ennuient. Les amis d’Émile ne veulent pas ouvrir la cage et remettre les animaux en liberté, ils veulent seulement changer le propriétaire du zoo.

Je n’irais donc pas jusqu’à parler de « chef-d’œuvre », mais plutôt d’un auteur qui a su surfer sur la vague du Parfum, avec quelques touches sulfureuses et un peu trash, pour nous offrir un livre aussi plaisant que dérangeant, dont je retiendrais surtout les passages sur la société de cette époque et les premiers pas d’une révolution en marche.

Je sens le poids de l’histoire inéluctable, telle une déferlante qui emporte tout sur son passage. À présent, au terme de mon existence, je comprends enfin ce que je n’ai pas su comprendre avant. L’histoire est en marche. Rien ne pourra l’arrêter. Ce monde à l’agonie est à la fois beau et cruel. Si ma mort est une partie du prix à payer, ainsi soit-il.

Qui peut résister à l’Histoire ?

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4ième de couv :

Un enfant crasseux dévore des scarabées à côté d’un tas de fumier. Il a cinq ans, ses parents sont morts. Il s’appelle Jean-Marie Charles d’Aumout, et c’est un noble sans le sou qui va connaître un destin exceptionnel.
Dans la France du XVIIIe siècle, l’orphelin devenu cadet à l’Académie militaire gravit les échelons de la société. Dès lors sa vie est remplie de fougue et d’intrigues ; il est soldat, diplomate, espion, amant impétueux… mais cela ne lui suffit pas. Il n’a qu’une obsession : l’art culinaire, qu’il veut porter à son paroxysme. Tandis que l’Ancien Régime agonise sous les coups de la Révolution, d’Aumout, tel un alchimiste prêt à toutes les expériences, cherche le goût parfait, absolu. Mais la perfection a-t-elle une place en ce monde ?

Ce roman historique est un chef-d’œuvre. The Times.

La huitième vie (pour Brilka) – Nino Haratischwili –

indexIl ne faut pas que ses 955 pages vous effraient. Je connais des livres de 200 pages qui me sont tombés des mains. Celui-ci ne m’a pas lâché.

J’en ressors ébahie, légèrement groggy et tellement admirative de Nino Haratischwili que je ne tarderai pas à ouvrir un autre de ses livres. Cette jeune autrice, vivant depuis une quinzaine d’années seulement en Allemagne, a réussi le pari fou de nous faire vivre, à travers l’histoire d’une famille de 1917 à nos jours, la réalité politique, sociale et humaine de son pays d’origine : la Géorgie, et d’une bonne partie de l’ancien bloc de l’Est (Union soviétique et RDA confondues). Et tout cela dans sa langue d’adoption.

Toi et moi, et la légende, nous vivons. Alors nous devons essayer d’en faire quelque chose.

Le récit commence par la fugue de Brilka (adolescente un peu paumée et révoltée, qui a fui la Géorgie dans l’espoir de rejoindre Vienne) et l’obligation dans laquelle se trouve Niza (sa tante vivant en Allemagne et qu’elle n’a pas vu depuis son enfance) de la ramener chez elle. Niza va alors entreprendre l’écriture d’un livre pour Brilka, afin de lui raconter l’histoire de sa famille – ces racines si précieuses qui vous aident à tenir debout…

C’est peut-être ce jour-là précisément que j’ai compris aussi que dans la courte et banale histoire de ma vie étaient déjà inscrites beaucoup d’autres vies qui côtoyaient mes pensées et mes souvenirs, que je collectionnais et qui me faisaient grandir. Et que les histoires que j’aimais tant soutirer à Stasia n’étaient pas des contes qui me transportaient dans un autre temps, elles constituaient la terre ferme sur laquelle je vivais. 

Dans les veines de Brilka coule le sang des Iachi. Tout commence avec un célèbre chocolatier et un breuvage amer et doux, suave et sucré, chaud sans être brûlant : un mystérieux chocolat lié aux destins singuliers de cette famille que vous aurez du mal à quitter.

Je ne vous raconterais rien de plus. Il faut le lire et vous laisser emporter.

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Les personnages foisonnent, mais vous ne vous y perdrez pas. Un arbre généalogique dans le revers de la couverture vous permettra de mieux situer les protagonistes. Les personnages féminins sont admirables. Pour ma part, Kitty, Stasia et Niza font partie de ceux dont j’ai eu le plus de plaisir à suivre l’histoire. Et Christine aussi…

Il y a tellement de thèmes abordés dans le livre de Nino Haratischwili, que je ne retiendrais que ceux qui m’ont le plus marqué :

– la lente désillusion que fut le socialisme, l’extermination de masse qui en découla, et tout ce que l’on sait mais qui est montré ici, de façon un peu différente car vu par le prisme de ce pays particulier qu’est la Géorgie, berceau de Staline ;
– le pouvoir de la terreur sur les êtres humains ;
– la place laissée aux femmes dans cette société prétendument égalitaire : celles qui le refusent, celles qui l’acceptent ;
– de si belles réflexions sur ce que sont l’exil, le déracinement et cette nécessité de l’intégration, si difficile ;
– la danse et ses illusions ;
– la chute du mur, ses espérances et ses désillusions ;
– cette vague de liberté qui a déferlé après la chute du mur de Berlin ;
– le prix de la vengeance : aussi élevé que l’on y renonce ou qu’on l’assouvisse ;
– les promesses que l’on se fait et qu’on ne tient pas toujours ; celles que l’on fait aux autres et qu’on n’oublie jamais ;
– …

Je m’arrête là, tant me semble si dérisoire cette liste qui ne vous donnera qu’un si maigre aperçu de la richesse de cette histoire.

Cette huitième vie, je vais la relire. Pour la beauté de son style, pour ses personnages hors normes, pour toutes ces citations en début, milieu ou fin de chapitre, qui apportent tellement à la narration, pour tout ce que je ne vous dis pas non plus…

Tu n’as plus à avoir peur, ni de la foudre et du tonnerre, ni d’un malheur ou de la mort. J’ai écrit contre la malédiction. J’ai essayé d’écarter de ton chemin tous les obstacles et pièges. Tu vas quand même trébucher, tomber,  mais je serais là, je t’aiderai autant que possible à te relever. Désormais je serais là, pour le reste de ma vie. Et c’est la seule promesse que je puisse faire à quelqu’un. Je te la fais, à toi.

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4ième de couv :

Géorgie, 1917. Stasia, la fille d’un chocolatier de génie, rêve d’une carrière de danseuse étoile à Paris lorsque, à tout juste dix-sept ans, elle s’éprend de Simon Iachi, premier-lieutenant de la Garde blanche. La révolution qui éclate en octobre contraint les deux amoureux à précipiter leur mariage.

Allemagne, 2006. Niza, l’arrière-petite fille de Stasia, s’est installée à Berlin depuis plusieurs années pour fuir le poids d’un passé familial trop douloureux. Quand Brilka, sa nièce de douze ans, profite d’un voyage à l’Ouest pour fuguer, c’est à elle de la retrouver pour la ramener au pays. À la recherche de son identité, elle entreprend d’écrire, pour elle et pour sa nièce, l’histoire de la famille Iachi sur six générations.

De Londres à Berlin, de Vienne à Tbilissi, de Saint-Pétersbourg à Moscou, le destin romanesque et parfois tragique des membres de cette famille géorgienne s’enchevêtre étroitement à l’histoire du sombre XXe siècle.

Hôzuki – Aki Shimazaki –

indexPremier livre ouvert d’Aki Shimazaki pour moi et une belle lecture. Nous découvrons petit à petit l’histoire de Tarô, jeune garçon de sept ans, sourd et muet et de surcroît métis, dans un Japon qui semble réfractaire à la diversité ethnique, et de sa mère Mitsuko. Celle-ci tient une petite librairie de livres d’occasions spécialisée dans les sciences humaines et notamment la philosophie. Mitsuko a ses clients habitués ; alors le jour où elle voit arriver dans sa boutique une femme et sa petite fille en kimono traditionnel, elle est intriguée par ces nouvelles venues. Elle ne sait pas encore que cette rencontre va lui faire revivre un passé qu’elle tait et qu’elle souhaiterait parfois oublier…

Il est question de philosophie (celle qu’on apprend dans la vie ou dans les livres)…

– Alors quel est le but de la philosophie ?
– C’est de se demander comment vivre jusqu’à la mort, pourquoi on est né dans ce monde, surtout de comprendre ce que signifie le monde.
Je le taquine :
– Pourquoi tant compliquer ?
– Alors dis-moi ce que tu penses !
– La différence est simple. La religion, c’est de croire, et la philosophie, c’est de douter.

index… de la langue japonaise : ses nuances, ses caractères et sa graphie, et d’amour maternel.

– Tarô…
– Oui, maman ?
– Tu es né pour me sauver la vie.
– Tu m’as déjà dit ça, mais tu m’as eu parce que je voulais être ton enfant.
– Alors, nous avons besoin l’un de l’autre.

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4ième de couv :

Mitsuko tient une librairie d’occasion spécialisée en ouvrages philosophiques. Elle y coule des jours sereins avec sa mère et Tarô, son fils sourd et muet. Chaque vendredi soir, pourtant, elle redevient entraîneuse dans un bar haut de gamme. Ce travail lui permet d’assurer son indépendance financière, et elle apprécie ses discussions avec les intellectuels qui fréquentent l’établissement. Un jour, une femme distinguée passe à la boutique accompagnée de sa fillette, et les enfants de chacune sont immédiatement attirés l’un par l’autre. Sur l’insistance de la dame et pour faire plaisir à Tarô, bien qu’elle évite habituellement de nouer des amitiés, Mitsuko acceptera de les revoir. Cette rencontre pourrait toutefois mettre en péril l’équilibre de sa famille. Aki Shimazaki sonde ici la nature de l’amour maternel. Tout en finesse, elle en interroge la fibre et la force des liens.

Le quartier américain – Jabbour Douaihy –

41ybnA337EL._SX210_J’ai l’impression d’être passée à côté de ce livre : ni déçue, ni emballée… Et pourtant, son propos est on ne peut plus actuel : Jabbour Douaihy nous parle d’intégrisme religieux, de la Syrie et de ses habitants, de Tripoli (ses beaux quartiers aux ambiances feutrées et son quartier américain, le plus pauvre de la ville, où tout n’est que bouillonnements et vie), du quotidien des femmes et des luttes anciennes et nouvelles, puis de l’exil aussi…

Il y a un beau portrait de femme, celui d’Intissâr, fil conducteur du récit, qui va faire lien entre deux autres personnages que tout oppose : son fils Ismaïl (jeune homme désœuvré) et Abdel-Karim (fils d’une famille de notables pour laquelle Intissâr travaille). Les deux sont tout aussi paumés. Le premier, parce que sa vie ne mène à rien, enfin pas là où il aurait souhaité et le second par désespoir amoureux qui le laisse groggy tous les jours après avoir passé toutes ses nuits à pleurer sur son amour perdu, avec à pleine puissance dans les oreilles, les notes des plus beaux opéras.

Que m’a-t-il manqué pour que je l’apprécie pleinement ? J’avoue ne pas savoir trop bien. Peut-être un rythme plus soutenu, une plus grande empathie pour les personnages d’Abdel-Karim et Ismaïl ? Peut-être n’était-ce pas pour moi le bon moment pour l’ouvrir.

Et pourtant, j’ai été sensible à la détermination sans faille d’Intissâr, qui tient à bout de bras toute sa famille, aux rouages bien huilés des intégristes qui savent exploiter les failles de tous ces jeunes (manque de reconnaissance, d’emploi, d’argent…) pour mieux les amener exactement là où ils le souhaitent (à des attentats suicides) et cette idolâtrie du martyr qui en fait rêver plus d’un et offre à la famille du sacrifié, gloire et fierté…

Felix Austria – Sofia Andrukhovych –

CVT_Felix-Austria_5708Felix Austria avait tout pour me plaire, mais malheureusement, je suis passée à côté. Tous les éléments étaient là :

– ces descriptions de la ville, Stanislaviv, qui nous donnent l’impression de vraiment sillonner ses routes, se promener sur ses trottoirs en flânant et admirant les vitrines des magasins, la tête et les yeux pleins de l’animation du marché…

– la part de mystère et de fantastique, tout juste ouverte, qui vient donner du piment au récit, mais retombe assez vite…

– Cette relation fusionnelle entre les deux « sœurs » de cœur, qui nous apparaît très vite comme une relation biaisée (l’une étant servante de l’autre dans un dévouement aveugle qu’on ne comprend pas toujours) et qui va finir par nous perdre, autant qu’elles…

Ma vie, qui t’a été donnée à la naissance et attachée à toi comme un bouton de rechange à l’envers du vêtement, ne te suffit donc plus ? Tu as tellement eu envie un jour que ton père me vende ! Tu avais peur qu’il m’aime comme son deuxième enfant. Tu ne voulais pas voir de la douceur dans sa voix qui prononçait mon prénom. De quoi as-tu peur maintenant pour vouloir vendre l’enfant ? Qu’est-ce que tu veux ? 

Et puis, la fin ne m’a pas convaincue. Et c’est bien dommage. J’aurai rêvé d’un autre destin pour un personnage malgré tout attachant, qui aurait mérité de se réveiller avant la chute… Je n’en dirais pas plus.

Enfin, me voilà bien embêtée pour rédiger un avis que je ne voudrais pas trop sévère, car je sais que ce livre n’est ni bâclé, ni mauvais ; c’est juste moi qui suis passée à côté… et j’en suis la première attristée. Un rendez-vous manqué, en quelque sorte…

4ième couv :

Le roman Felix Austria se déroule à Stanislaviv, l’actuelle Ivano-Frankivsk, autour de 1900. Nous sommes dans l’une des capitales culturelles de la Galicie, qui fait alors partie de l’empire d’Autriche-Hongrie. La vie de cette paisible ville des confins de l’Europe est vue à travers les yeux de Stefania, une Ukrainienne qui travaille comme cuisinière dans une famille aisée. Le récit explore les destins entrecroisés d’Adèle et de sa domestique, empêtrées dans une relation fusionnelle qui tournera mal. Dans sa transition vers la modernité, si bien décrite par Musil ou Stefan Zweig, ce monde s’avère à la fois hermétique et incroyablement divers, un melting-pot foisonnant d’ethnies, de langues et de religions. Cependant, malgré sa prospérité et sa stabilité apparentes, cette société porte les ferments de sa propre dissolution. Les habitants y vivent, y souffrent, éprouvent des amours non partagées, se passionnent pour les sciences ou des spectacles de magie, s’amusent dans les bals et les carnavals, se promènent et dissimulent leurs secrets dans des armoires. Le mythe d’une vie idyllique, d’une « Felix Austria » (« heureuse Autriche ») disparue, dessine une société tolérante et multiculturelle : c’est à partir de cet exemple, malgré ses faux-semblants, que l’Ukraine d’aujourd’hui cherche à se reconstruire.

J’ai longtemps eu peur de la nuit – Yasmine Ghata –

indexJ’ai lu ce livre en une soirée. Je n’ai pas pu le lâcher. Le récit commence sur la préparation d’un atelier d’écriture au sein d’une classe de lycéens. La consigne est simple : chacun des ados participants devra amener pour la prochaine séance, un objet ancien, ancré dans l’histoire familiale et auquel il est attaché…

Une demande simple et pleine de promesse d’écriture, qui va se révéler difficile pour Arsène, jeune orphelin rwandais qui a échappé aux massacres. Il aurait pu laisser tomber la consigne et broder une histoire avec n’importe quel objet sorti d’un placard. Mais non. Arsène apporte au lycée la seule chose matérielle qui le rattache à son pays d’origine, son histoire : une vieille valise en cuir.

J’ai choisi cette valise car c’est la seule chose qui me reste de ma famille biologique et de mon pays natal, Le Rwanda. Elle m’a sauvée la vie. 

Yasmine Ghata nous livre là une histoire poignante, sans user de procédés éculés pour amener l’émotion à tout prix. Le récit navigue entre deux histoires parallèles de perte et de souffrance, incomparables : celle de Suzanne, animatrice de l’atelier, qui se remémore sa vie après la disparition de son père…images

Suzanne devint muette ce jour-là, la colère et la frustration étaient trop fortes. Aucun son ne pouvait plus sortir de sa bouche. Les mots étaient une forme de légèreté qu’elle semblait avoir perdue à jamais.

… et celle d’Arsène dans sa fuite en avant, son errance sans but, gamin affamé et terrorisé devant les cadavres et les massacres, avec en tête une seule obsession, celle de respecter la volonté de sa grand-mère : fuir pour rester en vie !

Plus rien ne peut te faire peur, toi qui as erré si petit dans ce paysage hostile. Si, une chose te fait peur, te terrorise même, c’est de raconter. Ces événements enfouis dans ta mémoire pourraient ne jamais avoir existé, tu te dis parfois que c’est une légende qui court sur ton enfance.

Ce qui les relie : les mots. Cette fantastique possibilité de se reconstruire par l’écriture…

Les paroles pour l’un, l’écriture pour l’autre les conduisent à la recherche de soi. 

Doucement, tout doucement. L’un raconte et l’autre prend la plume, suspendue à son histoire maintenue si longtemps enfouie, pour ne pas avoir mal. Pour pouvoir continuer, avancer. Petit à petit, le récit prend forme et la douleur qui n’avait jamais été exprimée, se dissipe peu à peu pour laisser place à une formidable envie de vivre !

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4ième de couv :

Tout commence lorsque Suzanne, qui anime des ateliers d’écriture, demande à chacun de ses élèves d’apporter un objet de famille susceptible d’illustrer sa vie personnelle. L’un d’entre eux, Arsène, un orphelin rwandais réfugié en France après avoir réussi à échapper aux massacres qui ont ensanglanté son pays, doit avouer qu’il ne possède rien d’autre qu’une valise qui lui a servi d’abri durant sa fuite. C’est à partir de cet objet singulier que Suzanne va le convaincre de lui raconter son itinéraire et de lui livrer le secret de sa jeune existence. L’exercice devient pour Arsène le moyen d’exorciser sa  » peur de la nuit  » et de renouer les fils d’une identité dévastée, tandis que Suzanne accomplit son propre rituel du souvenir en revenant, pour un ultime adieu, sur les traces d’un père prématurément disparu. Par la grâce de l’écriture et de l’imaginaire.

L’enfant qui mesurait le monde – Metin Arditi –

indexIl y a tellement à dire sur ce livre – et tellement a été dit – que j’aimerais vous parler simplement de ce qui m’a touchée, interpellée, marquée :

– la douleur d’un père venu vivre sur les lieux du décès de sa fille, espérant ainsi rester au plus près d’elle, ne pas tout à fait la perdre, en posant ses pas dans les siens. Refaire les trajets, continuer les projets, grignoter quelques olives noires, un peu de tomates et de fromage feta dans un pain à la farine de maïs, le regard perdu dans les vagues, assis sur le sable. Ne pas effacer la trace.

– l’amour d’une mère pour son petit garçon autiste, qui fait du mieux qu’elle peut tous les jours, pour arriver à tout concilier : aller travailler en le sachant en sécurité, lui apprendre à gagner petit à petit de l’autonomie, de l’assurance, créer autour de lui un espace où il peut évoluer sans terreur, cris et pleurs.

– l’angoisse de cette question toujours présente : « qui allait s’occuper de Yannis quand elle ne serait plus là ? » Cette question, aucune maman ne devrait avoir à se la poser…A-2737027-1460874725-8933.jpeg

l’image de Maraki, tournoyant sur son bateau, les notes entêtantes du rebetiko et la voix de Sotiria Bellou à plein dans les oreilles. Ce moment de grâce qui la fait tenir…

– la Grèce : sa mer, ses criques et cette terre, si belle ! Metin Arditi ne nous y emmène pas. On y est d’emblée. C’est assez saisissant.

– Cette place que les habitants offrent à Yannis, dans leur vie et la vie du village. Elle paraît saugrenue au départ, avec cet instant où tout se fige pour l’enfant qui mesurait le monde. Ce moment partagé qui signe son appartenance au monde des autres. Comme une reconnaissance.

Et n’allez pas croire que c’est un récit larmoyant. Bien au contraire : l’écriture, l’histoire sont flamboyantes. Metin Arditi inscrit son récit dans la modernité en abordant les préoccupations actuelles et légitimes de la population grecque : comment survivre économiquement ? Comment satisfaire l’Europe et ses énarques tout en ne perdant pas son âme ?

Aujourd’hui, ce n’est pas Milos que nous combattons. C’est le FMI, L’Union Européenne et la Banque Mondiale.

Je vous laisse découvrir l’issue de ce combat, en concluant avec une toute petite phrase :

Yannis, tu es un trésor !

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4ième de couv :

À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude.
Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits…
Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde?
Alors que l’île s’interroge, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

Les mots entre mes mains – Guinevere Glasfurd –

41+rg1HMkBL._SX210_Quel portrait de femme étonnant nous livre là Guinevere Glasfurd ! Au point qu’on en oublie totalement presque Descartes. Franchement, pour moi, l’attrait principal de Les mots entre mes mains ne fut pas de connaître les tenants et aboutissants de la liaison du grand philosophe avec une servante, lors d’un de ses exils aux Pays-Bas ; mais bien de partager avec Helena Jans, la vie des femmes de son époque et de sa condition. Et que dire de cette quête des mots et du langage, cette opiniâtreté à vouloir s’approprier l’écriture à la plume avec toutes les difficultés matérielles que cela supposait : comment se procurer l’encre, le papier ? Comment ne pas gâcher le peu qui a été donné ? Et ce geste de lisser la plume entre ses doigts juste avant de la tremper dans l’encrier et de commencer à écrire… Et tout cela, en secret, avec la peur d’être découverte car au XVIIème siècle, c’était sacrilège de vouloir instruire les filles, même de bonne famille, alors que dire des servantes…

– « Qu’est-ce qu’il a, ton bras ?
– C’est rien.
– Non, c’est pas rien ! » Elle remonte ma manche. « De l’écriture ? Il y a des mots sur ta peau. Partout ! »
Elle essaie de s’expliquer cette éruption étrange, frotte dessus avec son pouce.
« C’est arrivé comment ?
– Je les ai écrits ».

Une enfant va naître des amours de Descartes et d’Helena. Le philosophe va alors gérer cette situation en grand-homme (au regard bien sûr de son époque) avec le souci premier d’éviter le scandale pour continuer ses recherches et son œuvre, tout en conciliant sa paternité et sa relation avec Helena. Ce qui forcément, ne sera pas simple : on ne peut disposer des êtres comme des choses et son ancienne servante n’a pas l’intention de jouer le rôle qu’il compte lui assigner.

Mais s’il ne remarque pas que je m’en vais, je ne sais plus dans quel monde je suis désormais : un monde qu’il a organisé pour son plaisir – à l’encontre des règles et de celles que je suivais jusqu’alors ? Serais-je surprise si je me réveillais un jour pour découvrir que, finalement, la Terre tourne et que Dieu a disparu ?

Helena veut un avenir pour sa fille. Cette enfant va la pousser à établir cette fameuse liste (que je vous laisse découvrir) et qui va être le fil rouge de sa vie…images

Guinevere Glasfurd nous plonge vraiment dans l’univers de cette époque ; que ce soit le monde des lettres et des sciences du XVIIème, les enjeux et les tâtonnements des recherches de Descartes et leur réception auprès des savants du monde occidental, la condition féminine, le parcours d’un livre de sa rédaction à l’objet imprimé jusqu’à sa diffusion… tout est juste et crédible !

Le seul reproche que je ferai, c’est le rythme du récit qui aurait mérité d’être un peu plus soutenu, surtout dans la première partie, mais là, je chipote ! Car ce rythme colle malgré tout bien à l’histoire.

Et pour finir sur une jolie note, j’ai aimé ce clin d’œil à Virginia Woolf :

J’ai une chambre à moi.
Je ne compte plus les jours.

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4ième de couv :

Quand Helena Jans van der Strom arrive à Amsterdam pour travailler chez un libraire, la jeune femme, fascinée par les mots, a appris seule à lire et à écrire. Son appétit pour la vie et sa soif de connaissance trouveront des échos dans le cœur et l’esprit du philosophe René Descartes. Mais dans ce XVIIe siècle d’ombres et de lumières, où les penseurs sont souvent sévèrement punis, où les femmes n’ont aucun droit, leur liaison pourrait les perdre.
Descartes est catholique, Helena est protestante. Il est philosophe, elle est servante. Que peut être leur avenir?

À partir d’une grande histoire d’amour avérée et méconnue, Guinevere Glasfurd dresse le portrait fascinant d’une femme lumineuse en avance sur son temps. Un roman de passion et de liberté sur fond de fresques envoutantes des Pays-Bas au « siècle d’or ».

 

Tout ce qui est solide se dissout dans l’air – Darragh McKeon –

indexDarragh McKeon dans Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, situe principalement son roman en Union Soviétique, de la catastrophe de Tchernobyl à nos jours. Nous connaissons tous, ce que fut l’État soviétique avant la Perestroïka et nous savons la manière désastreuse dont ces dirigeants ont géré la catastrophe nucléaire, préférant sacrifier des populations entières au nom de la préservation de la sacro-sainte Patrie et de son idéal politique. Peut-être avez-vous lu beaucoup de livres sur ce sujet, certains parfois insoutenables, révoltants ou poignants – la supplication de Svetlana Alexievitch est tout cela à la fois – et on peut se demander ce qu’un jeune auteur irlandais pourrait apporter de plus sur un tel sujet ?

Darragh McKeon ne s’attache pas spécialement à la tragédie qui s’est déroulée, même si c’est forcément un point central de son récit, mais plus aux personnages dont la vie va, pour chacun différemment, être impactée par cette catastrophe. Comment peut-il en être autrement ? C’est la première chose qui vient à l’esprit. Comment peut-on organiser sa vie après ça ? Et bien, Maria, Evgueni, Sofia, Artiom et tant d’autres l’ont pu. Et pour une raison fort simple : la désinformation, alliée à une répression de fer et une mise à l’écart des victimes (populations proches, liquidateurs, etc) a paralysé et anéanti toute réaction de masse possible. Seul Grigori, chirurgien appelé sur les lieux de la catastrophe, se démène avec les armes qu’il a et un sacré courage pour essayer d’informer, soigner, sauver, agir…, sidéré et révolté par les décisions prises au plus haut degré de l’État et suivies passivement et sciemment en toute connaissance de la situation et des conséquences d’une telle obéissance. Seul, il lutte, jusqu’à ce qu’il ne se contente plus que de soigner, apaiser les maux, et sauver le peu de vies qui peut encore l’être. Et pour combien de temps…

combats humains, combats de chiens.
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On a cette impression terrible que ce drame sans nom, aux conséquences qu’aucun autre état du monde n’avait encore eu à gérer dans son histoire, ne pèse pas bien lourd devant le poids de la répression, la peur d’être dénoncé pour dissidence, de perdre son emploi, de ne plus pouvoir subvenir au besoin de sa famille…

Il faudrait un gros tuyau d’arrosage pour nettoyer toute l’Union soviétique, faire table rase du passé. Virer ceux qui sont au pouvoir. Promouvoir les personnes de talent. Écouter les nouvelles idées. Il faudrait procéder à tout cela, mais ça n’arrivera jamais. Le système ne le permettra pas.

Il y a quelque chose de pathétique dans leurs histoires et pourtant, on se demande comment il aurait pu en être autrement. Et c’est triste et déprimant d’en arriver à cette conclusion. Mais tant que les Hommes seront prêts à TOUT pour défendre une idéologie, tant que les réalités imaginaires (quelles qu’elles soient : religieuses, politiques, et même humanistes…) auront plus de valeur que la réalité des êtres de chair et de sang, des terres et des océans, … voilà ce qu’il en coûtera ! Voilà le prix qu’il nous faudra payer !

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4ième de couv :

En URSS, en 1986.
Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige de neuf ans joue silencieusement du piano pour ne pas déranger les voisins.
Dans une usine de banlieue, sa tante travaille à la chaîne sur des pièces de voiture, et tente de faire oublier son passé de dissidente.
Dans un hôpital non loin de là, un chirurgien s’étourdit dans le travail pour ne pas penser à son mariage brisé.
Dans la campagne biélorusse, un jeune garçon observe les premières de l’aube, une aube rouge, belle, étrange, inquiétante.
Nous sommes le 26 avril 1986. Dans la centrale de Tchernobyl, quelque chose vient de se passer.
La vie de ces quatre personnages va changer. Le monde ne sera plus jamais le même…