Frémir et Trembler : Lumineuses… – Liza Helle –

     C’est en ouvrant ce livre que tout commença à faire sens. Je ne m’en suis pas aperçue de suite. Et pourtant elle était là ! Une vulgaire petite carte recyclée en marque-page. Je l’ai tenue entre mes doigts, la faisant tourner, sans y prêter attention. C’est en la posant sur mon bureau qu’enfin je l’ai vue : cette signature, trace indélébile dans ma mémoire : Niloufar.

     Juste au verso tu as signé. Pas un mot. Seulement Niloufar. La carte représentait la bibliothèque de l’Institut. Enfin ce qu’elle devait être avant sa rénovation. Les fenêtres ont été réduites et les deux tourelles qui la longeaient ont disparu aujourd’hui. Sur la fenêtre à gauche de l’entrée, un point rouge a été apposé. Je sais pourquoi, Niloufar. Mais, tu te trompes. Ce n’est pas là que tout s’est joué. Si seulement cela était, je n’aurais pas fait un seul geste pour toi ; je ne t’aurais pas offert de me suivre. Je t’aurais laissée là, seule et paumée. C’est ce qui aurait dû être, si je ne t’avais pas croisée quelques heures avant…

     Nous étions là, dans la salle de la Cafet’, à jouer au tarot depuis la fin du cours. Il devait être 15 h. Aucune de nous ne t’avait remarquée. C’est quand on a entendu crier qu’on a toutes relevé la tête. Le vendeur de sandwichs te poursuivait en gueulant, car tu avais chipé un poulet-crudités, mordant dedans à pleines dents rapidement pour qu’il renonce à te le prendre. Tu n’as pas dit un mot. Rien. Pas un. Et l’autre qui hurlait en essayant de t’agripper :

— Rends-moi ça, saleté ! Si tu veux manger, tu payes !
Et son acolyte au café qui essayait de calmer le jeu comme il pouvait :
— Laisse-la ! Je te dis. Elle a faim et elle n’a pas un rond. De toute façon, vu l’heure, on n’en vendra plus un seul. Ils vont tous finir à la benne !
— J’en ai rien à foutre ! Elle va cracher ce qu’elle a bouffé cette salope !

     Et il n’en finissait pas de te secouer… Alors un grand type blond à lunettes a frappé du poing sur la table en criant « Ça suffit ! » Puis il s’est levé et a posé 10 euros sur le comptoir, obligeant ce jeune con à t’en servir un autre. Et moi, avec mon gros ventre plein, je n’ai rien fait. Rien dit. « Même pas bougé le petit doigt ! » comme aurait dit mon père…

     Tu t’es assise au bout de la salle, les yeux ronds, fixes et absents, tout occupée à combler la béance de ton estomac. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de toi. Tes mâchoires saillantes. Ta bouche qui a tout englouti. Et tu es partie. Doucement. Sans un mot. Sans un bruit. Tu t’es levée et tu es partie.

     Tu comprends alors pourquoi, ce soir-là, lorsque je t’ai vue recroquevillée entre le mur et la machine à café — oui, sous ce point rouge, Niloufar —, je t’ai proposé de me suivre. Espérant un « non » ou une indifférence. Mais tu as déplié ton grand corps fluet, ramassant ton sac US, avant de faire tes premiers pas vers moi. Alors, je t’ai menée en silence dans ma petite chambre d’étudiante…

     Aussitôt arrivée, je t’ai obligée à prendre une douche. Tu puais à dix lieues à la ronde. Ton sac t’a accompagné jusque dans la cabine. Tu ne voulais pas le quitter. Je suis allée toquer à la porte de mon voisin, un grand mec dégingandé tout aussi épais que toi, pour qu’il me prête un de ses jeans, afin que je puisse laver les loques que tu portais. Qu’est-ce que je pouvais t’offrir d’autre, toi qui devais déjà te contenter de mes shorty et de mes pulls XL ?

     Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et tu dormais comme un loir, à même le sol sous mon plaid. Tu n’avais pas voulu de mon lit : « trop mou ». Pas l’habitude, surtout ! Le lendemain, je suis allée en cours et je t’ai laissée seule. Toute la journée, je m’en suis rendue malade. Je voyais déjà le topo : Toutes mes affaires fouillées, volées et moi debout au milieu de tout cela, regardant la scène, incrédule ! Fallait-il que je sois conne ? Si tu m’avais vue courir, Niloufar. Si tu m’avais vue. Tout cela pour te retrouver pelotonné dans mon pouf, un mug de café à la main… Tu as levé tes yeux vers moi et tu as prononcé ces mots qui ont changé nos vies : « il faut que tu m’aides ! » C’était les premiers qui sortaient de ta bouche. Pas un seul avant. Rien. Et tu as sorti ce livre de ton sac, l’as posé doucement sur le coin de mon bureau, couverture face à moi. Puis tu as attendu, tes yeux noirs fixés sur mes bleus, que j’ai baissés doucement en attrapant délicatement ce rectangle de papier que je tenais encore à l’instant dans mes mains. 20 ans, Niloufar. 20 ans plus tard…

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