La huitième vie (pour Brilka) 1 – Nino Haratischwili –

indexJe commence donc ici, pour me réconforter un peu moi-même, comme un enfant qui a peur et serre contre lui son jouet chéri. Parce que j’ai peur. Je ne sais pas si je saurai satisfaire mon attente avec ce que je veux tenter de te raconter, je ne sais pas si je saura répondre à tes attentes à toi, Brilka.
Et j’ai peur de ces histoires. De ces histoires qui se déroulent constamment en parallèle, dans le chaos ; ces histoires qui sont au premier plan, puis se cachent et se coupent réciproquement la parole. Parce qu’elles s’entrelacent et se pénètrent, se contournent, s’entrecroisent, se trahissent les unes les autres, parce qu’elles trompent, égarent, laissent des traces et les effacent, et surtout parce qu’elles recèlent en elles des milliers d’antres histoires.
Je ne sais pas si j’ai moi-même tout compris et si j’ai entrevu les corrélations, mais je dois l’espérer et, en cas d’urgence, si tous les fils se rompent, si tous les ponts s’effondrent, je dois écarter les bras une nouvelle fois et espérer que si je chute, je m’envolerai d’une façon ou d’une autre.
(…)
Ici prennent fin les légendes, ici commencent les faits réels. (…) Les épouses, les lieutenants, les filles et les fils sont morts. Toi et moi, et la légende, nous vivons. Alors nous devons essayer d’en faire quelque chose.

 

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Ama – Julie Gautier –

Ama est un film sans parole qui raconte une histoire que chacun peut interpréter à sa manière, selon son propre vécu, tout est suggéré, rien n’est imposé. J’ai voulu mettre dans ce film ma plus grande douleur en ce monde. Pour qu’elle ne soit pas trop crue je l’ai enrobée de grâce. Pour qu’elle ne soit pas trop lourde je l’ai plongée dans l’eau. Je dédie ce film à toutes les femmes du monde.

Julie Gautier

Un matin ma sœur m’entendit sangloter sous la douche. Elle tira le rideau, me regarda tenir mon ventre vide étripé et entra pour me prendre dans ses bras.
Tout habillée. On est bien restées vingt minutes, je crois.
Sans doute la chose la plus tendre que quiconque ait faite pour moi dans ma vie.

La mécanique des fluides – Lidia Yuknavitch

Manifeste Incertain 4 – Frédéric Pajak –

Manifeste Icerntain 4 - Frédéric Pajak -Mercure, dioxyne, éthoxyquine, antibiotique et pesticide : d’un côté, une intoxication alimentaire à grande échelle, de l’autre, une gastronomie fringante, florissante, insouciante du désastre. Une gastronomie forcément élitaire vu son prix, même si, exceptionnellement, des gens modestes s’autorisent pour un soir à bambocher chez un chef étoilé. Néanmoins, tout le monde ne mange pas à la même table, ni ne se fournit au même étal. La lutte des classes persiste jusque dans les assiettes. Qu’à cela ne tienne, les pauvres se consolent devant les émissions culinaires

J’ai longtemps eu peur de la nuit 2 – Yasmine Ghata –

indexElle aurait souhaité avoir à l’époque une conscience d’adulte, elle aurait pu déchiffrer le visage de sa mère incapable de lui dire « ton père est mort ». Le mot « disparu » disait tout et son contraire, il disait l’absence mais pas son irréversibilité, il n’indiquait en rien si ce départ était voulu ou subi, ne prévoyait aucune date de retour, le disparu s’étant comme volatilisé.

J’ai longtemps eu peur de la nuit – Yasmine Ghata –

indexJ’ai lu ce livre en une soirée. Je n’ai pas pu le lâcher. Le récit commence sur la préparation d’un atelier d’écriture au sein d’une classe de lycéens. La consigne est simple : chacun des ados participants devra amener pour la prochaine séance, un objet ancien, ancré dans l’histoire familiale et auquel il est attaché…

Une demande simple et pleine de promesse d’écriture, qui va se révéler difficile pour Arsène, jeune orphelin rwandais qui a échappé aux massacres. Il aurait pu laisser tomber la consigne et broder une histoire avec n’importe quel objet sorti d’un placard. Mais non. Arsène apporte au lycée la seule chose matérielle qui le rattache à son pays d’origine, son histoire : une vieille valise en cuir.

J’ai choisi cette valise car c’est la seule chose qui me reste de ma famille biologique et de mon pays natal, Le Rwanda. Elle m’a sauvée la vie. 

Yasmine Ghata nous livre là une histoire poignante, sans user de procédés éculés pour amener l’émotion à tout prix. Le récit navigue entre deux histoires parallèles de perte et de souffrance, incomparables : celle de Suzanne, animatrice de l’atelier, qui se remémore sa vie après la disparition de son père…images

Suzanne devint muette ce jour-là, la colère et la frustration étaient trop fortes. Aucun son ne pouvait plus sortir de sa bouche. Les mots étaient une forme de légèreté qu’elle semblait avoir perdue à jamais.

… et celle d’Arsène dans sa fuite en avant, son errance sans but, gamin affamé et terrorisé devant les cadavres et les massacres, avec en tête une seule obsession, celle de respecter la volonté de sa grand-mère : fuir pour rester en vie !

Plus rien ne peut te faire peur, toi qui as erré si petit dans ce paysage hostile. Si, une chose te fait peur, te terrorise même, c’est de raconter. Ces événements enfouis dans ta mémoire pourraient ne jamais avoir existé, tu te dis parfois que c’est une légende qui court sur ton enfance.

Ce qui les relie : les mots. Cette fantastique possibilité de se reconstruire par l’écriture…

Les paroles pour l’un, l’écriture pour l’autre les conduisent à la recherche de soi. 

Doucement, tout doucement. L’un raconte et l’autre prend la plume, suspendue à son histoire maintenue si longtemps enfouie, pour ne pas avoir mal. Pour pouvoir continuer, avancer. Petit à petit, le récit prend forme et la douleur qui n’avait jamais été exprimée, se dissipe peu à peu pour laisser place à une formidable envie de vivre !

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4ième de couv :

Tout commence lorsque Suzanne, qui anime des ateliers d’écriture, demande à chacun de ses élèves d’apporter un objet de famille susceptible d’illustrer sa vie personnelle. L’un d’entre eux, Arsène, un orphelin rwandais réfugié en France après avoir réussi à échapper aux massacres qui ont ensanglanté son pays, doit avouer qu’il ne possède rien d’autre qu’une valise qui lui a servi d’abri durant sa fuite. C’est à partir de cet objet singulier que Suzanne va le convaincre de lui raconter son itinéraire et de lui livrer le secret de sa jeune existence. L’exercice devient pour Arsène le moyen d’exorciser sa  » peur de la nuit  » et de renouer les fils d’une identité dévastée, tandis que Suzanne accomplit son propre rituel du souvenir en revenant, pour un ultime adieu, sur les traces d’un père prématurément disparu. Par la grâce de l’écriture et de l’imaginaire.

J’ai longtemps eu peur de la nuit 1 – Yasmine Ghata –

indexPlus rien ne peut te faire peur, toi qui as erré si petit dans ce paysage hostile. Si, une chose te fait peur, te terrorise même, c’est de raconter. Ces événements enfouis dans ta mémoire pourraient ne jamais avoir existé, tu te dis parfois que c’est une légende qui court sur ton enfance. Mais le doute se dissipe bien vite quand tu te rappelles ta grand-mère assise sur sa chaise, tes frères et sœur courant sans cesse aux abords de la maison.
(…)
Marcher d’un pas régulier sans même lever la tête te rappelle de vieux souvenirs, mais le vacarme environnant te ramène à la réalité. Ici, tes pieds ne s’enlisent pas dans le sol et l’horizon au loin est invisible.

L’enfant qui mesurait le monde – Metin Arditi –

indexSi nous voulons offrir un enseignement aux meilleurs étudiants, choisissons des domaines où nous serons crédibles. Cours numéro un : La corruption en dix leçons. Cours numéro deux : Comment trahir son pays en éludant l’impôt. Avec en sous-titre : Du plombier au grand patron, en passant par le médecin. Cours numéro trois : Comment faire nommer ses amis à des postes d’où ils renverront l’ascenseur. Numéro quatre : Comment faire le beau dans la presse en trahissant ses électeurs. Numéro cinq : Comment se comporter avec vulgarité en pensant qu’on est un grand personnage… Là, nous serions légitimés. Champions du monde. Nous pourrions créer une école sur chaque île. Les gens viendraient du monde entier. Ils diraient : question corruption, excusez du peu, j’ai un diplôme grec. Et on les regarderait avec respect…

Le murmure des fantômes – Boris Cyrulnik –

Lindex‘écriture, c’est l’alchimie qui transforme notre pensée en œuvre d’art, participe à la reconstruction d’un moi délabré, et permet de se faire reconnaître par sa société. (…)
Aucune fiction n’est inventée à partir de rien. Ce sont toujours des indices du réel qui alimentent l’imagination. Même les rêveries les plus débridées donnent forme à des fantaisies venues de notre monde intime parfois proches de l’inconscient. Quand Joanne Rowling écrit Harry Potter, elle choisit d’appeler son meilleur ami Weasley, nom qui côtoie la musique du mot  Measly, ce qui veut dire « qui est lamentable comme un enfant qui a la rougeole ». D’une seule évocation sonore, elle peuple le monde de Harry Potter de pauvres gosses. L’auteur elle-même a appartenu à ce monde où le réel était lamentable, mais dont elle se protégeait en imaginant des crapauds, « professeurs de défense contre les forces du mal ». Dés l’âge de 6 ans, elle écrit sa première histoire intitulée « Lapin », pour préserver sa petite sœur des blessures du réel. Et quand, à l’âge adulte, elle est encore une fois agressée par le réel, elle retrouve son professeur de défense qui lui conseille d’écrire un livre-fantaisie, Harry Potter.

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What if I’m far from home ?
Oh brother I will hear you call
What if I loose it all ?
Oh sister I will help you back home
Oh, if the sky comes falling down, for you
There’s nothing in this world I wouldn’t do

Vie de David Hockney – Catherine Cusset –

indexEn cours il dessinait au lieu de prendre des notes. Le jour où le professeur d’anglais lui demanda de lire sa rédaction à voix haute et qu’il répondit qu’il ne l’avait pas écrite mais qu’il avait « fait ça », en montrant le collage élaboré d’un autoportrait qu’il avait passé l’heure à réaliser, il y eut une minute de suspense dramatique dans la classe avant que l’enseignant s’exclame : « Mais c’est merveilleux, David ! »